Eliphas Lévia a écrit sur Rabelais : il a appelé son ouvrage : le sorcier de Meudon

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Eliphas Lévia a écrit sur Rabelais : il a appelé son ouvrage : le sorcier de Meudon

Message le 1 avril 2017, 09:03

Savez-vous que les contes sont des panneaux d'indication et de fabuleux trésors pour les apprentis initiés ? Ils sont riches de symboles. Certains pourraient vous décrypter Blanche Neige et vous expliquer à quoi le conte fait référence et quand on s'y connait assez dans la gnose de Samael, on peut dejà faire un bon décryptage mais peut-être faut-il en plus recevoir le Donum Dei.

Connaissais-vous François Rabelais ? Sûrement que oui, vous avez dans votre scolarité abordé Pantagruel et Gargantua. Pour moi, ils étaient au programme.

Savez-vous que Rabelais était un initié. Il a utilisé la parodie pour faire passer des messages. François Rabelais était le curé de Meudon.

Eliphas Lévi (ésotériste fameux) a écrit sur Rabelais, il a appelé son ouvrage : le sorcier de Meudon.

Samael savait distingué l'initié, le Maître de l'homme commun puisqu'il était lui-même un éveillé.

Samael adorait les deux et conseillait leur lecture : François Rabelais et Eliphas Lévi.

Je vous copie ci-dessous l'histoire de monsieur Misère ou Misère comme vous voulez, qui est très révélatrice, c'est un peu long, je le reconnais. Mais il est important de comprendre d'où provient la misère.

Et aussi savez-vous la cause pour laquelle certains sont condamnés à être aveugles ? C'est parce qu'ils ont été cruels dans leurs vies passées...

L'histoire ici se lit comme un conte et je pense qu'elle pourrait être lu à de jeunes enfants encore faudrait-il déterminer si les enfants ne risquent pas de rêver ensuite que la mort vient les chercher. Je vous laisse déterminer l'âge minimum de votre auditoire.

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V. LES AMBITIONS DE GUILAIN

En rentrant Rabelais, trouva au presbytère une lettre venue de Touraine. Elle était de Violette et lui annonçait que Jérôme, son mari, l’ancien cabaretier de la Lamproie, actuellement seigneur de la Devinière, était assez gravement malade et désirait ardemment revoir son cousin. Maître François lui seul, disait-il, pouvait le guérir. « Vous le connaissez, ajoutait Violette, en finissant, vous savez combien son imagination est prompte, ce qui a fait de lui pendant toute sa vie un homme facile à tous les entraînements. Il est capable de se laisser devenir très-malade, s’il croit ne pas pouvoir résister à la maladie, depuis que, par le mariage, il est devenu plutôt mon enfant que mon mari. Il a eu, malgré bien des bonnes volontés, à souffrir plus d’une fois de cette mobilité de caractère ; je vous supplie donc, cher maître, de venir le rassurer, le consoler, le guérir. Mon fils, à qui nous parlons souvent de vous, aurait tant de joie à vous connaître. Je suis sûre qu’en venant seulement vous ferez entrer chez nous la santé et la prospérité ; car si Jérôme avait toujours pu être conseillé par vous, nous serions tous certainement plus heureux à l’heure qu’il est. »

Votre cousine, VIOLETTE RABELAIS.

Tu vois, Guilain, dit le curé, que je ne te saurais accompagner à la cour, quand bien même ce serait mon désir, et qu’il me faut partir pour la Touraine. Je te laisse ici en compagnie de frère Jean, et je m’absente seulement pour quelques jours, car ma paroisse réclame mes soins. Te voilà engagé avec Mme de Guise, et je ne sais trop ce qui en adviendra. Je désire ardemment que ce ne soit rien de mal pour toi, mon pauvre Guilain ; car je t’aime à la manière de nous autres prêtres qui, n’ayant jamais eu d’enfants, adoptons volontiers les amitiés de jeunes gens et les affections de paternelle sympathie.

Je te vois tout troublé et tout ému de ce que tu crois être pour toi un honneur insigne et un commencement de grande fortune. Or, cela me fâche intérieurement plus que je ne te saurais dire, non que je trouve la chose étrange, ou que je t’en fasse reproche ; mais parce que la petite et chétive grenouille de notre amour-propre est bien exposée à crever lorsqu’elle voudra se faire aussi grosse que le bœuf. Tu connais la fable d’Ésope ?

— Je la connais, mon maître, et vous sais grés de vos louables intentions, dit Guilain un peu piqué, mais vous vous méprenez sur le motif de mes ambitions. Si je suis un Orphée rustique je veux devenir un Amphion urbain et bâtir peut-être, qui sait ? une nouvelle Thèbes avec l’archet de mon violon. L’harmonie est reine du monde, elle doit commander aussi aux rois. Je veux, moi qu’on dit sorcier ensorceler de telle sorte le roi notre sire, qu’il fasse danser les grippeminaux, les chats fourrés et tous les autres mangeurs du menu populaire, en sorte que l’âge d’or revienne au monde en commençant par la France ; que justice soit rendue à tous ; qu’il y ait place pour tous au soleil et que la hideuse misère soit définitivement supprimée.

— Oh ! oh ! mon, fils et mon ami dit Rabelais, ce sera chose bonne à voir, car alors les petits enfants nouveau-nés gagneront eux-mêmes leur pain, ou celui de leur nourrice, ce qui est tout un, et ne saliront plus leurs langes. Tu supprimeras du même coup l’ignorance, la bêtise, le mauvais vouloir, la paresse, qui sont autant de sources de misère ; car je ne suppose pas que tu veuilles faire travailler les honnêtes gens pour nourrir gratuitement les truands et les ribotteurs, leur travail d’ailleurs n’y suffirait pas ; tu peupleras d’abord la terre de prud’hommes et de gens de bien, puis tu laisseras les choses aller d’elles-mêmes, et pas ne sera besoin je te le jure, que le roi de France veuille s’en mêler.

La grande Thélème universelle se bâtira par enchantement, pendant que tu joueras de ton violon avec un flacon de vin frais auprès de toi, pour te rafraîchir de temps en temps…

— Vous avez l’air de vous moquer, mon maître, mais cette abbaye de Thélème, n’est-ce pas vous, qui l’avez inventée ? N’en donniez-vous pas l’idée aux paysans de la Basmette, le soir même de mon mariage ?

— Autant valait, dit maître François, leur faire ce conte-là qu’un autre. Quoi de plus amusant et de plus consolant pour les hommes du siècle de fer que les rêves de l’âge d’or ?

— Ainsi, vous ne croyez pas qu’on puisse supprimer la misère ?

— Guilain, mon ami, je vais te lire un vieux conte qui m’a tant réjoui quand je l’ai entendu, que je l’ai mis par écrit afin de ne pas l’oublier.

Rabelais, alors, prit dans la bibliothèque une liasse de papiers, les déploya et lut à Guilain ce qui suit :

L’ORIGINE DE MISÈRE[1]

OU L’ON VERRA CE QUE C’EST QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON COMMENCEMENT, ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE

Dans un voyage que j’ai fait avec quelques amis autrefois en Italie, je me trouvai logé chez un bonhomme de curé qui aimait extrêmement à rapporter quelques historiettes. J’ai retenu celle-ci, qui m’a paru digne d’être mise au jour, et comme elle ne roule que sur la misère, dont il nous avait rompu la tête auparavant que de nous la raconter, je la rapporterai telle qu’il nous l’a donnée pour lors, ainsi que vous allez la lire.

Vous trouverez à redire, messieurs, commença notre bonhomme de curé, de ce que je ne vous entretiens que de Misère. Chacun, dit-il, a ses raisons, et vous ne sauriez pas les miennes si je ne vous les expliquais.

Vous n’en êtes, sans doute, pas informés : ce mot Misère ne se dit pas pour rien, et peu de gens savent que ce nom est celui d’un des principaux habitants de ma paroisse, lequel assurément n’est pas riche, mais honnête homme, quoique ce ne soit que Misère chez lui. C’est dommage que ce cher paroissien y soit si peu aimé, lui qui est tant connu, dont l’âme est toute noble, qui est si généreux, si bon ami, si prêt à servir dans l’occasion, si affable, si courtois, enfin que vous dirai-je ! lui qui n’a pas son pareil dans la vie, et qui n’en aura jamais.

Vous allez peut-être croire, nous dit-il, messieurs, que ce que je vais vous dire est un conte fait à plaisir, car quoiqu’on parle tant du pauvre Misère, on ne sait guère au juste son histoire : mais je vous proteste, foi d’honnête homme, que rien n’est plus sincère, ni plus véritable, et je doute même, dans tous le voyage que vous allez faire, que vous appreniez rien de plus sérieux.

Je vous dirai donc que deux particuliers nommés Pierre et Paul s’étant rencontrés dans ma paroisse, qui est passablement grande, et dont les habitants seraient assez heureux, si Misère n’y demeurait pas, en arrivant à l’entrée de ce lieu, du côté de Milan, environ sur les cinq heures du soir, étant tous deux trempés (comme on dit) jusqu’aux os : — Où logerons-nous, demanda Pierre à Paul ?

— Ma foi, lui répondit-il, je ne connais pas le terrain, je n’ai jamais passé par ici.

— Il me semble, reprit Paul, que sur la droite voici une grande maison qui paraît appartenir à quelque riche bourgeois, nous pourrions lui faire la prière, si c’est sa volonté, de nous vouloir bien retirer pour cette nuit.

— J’y consens de tout mon cœur, dit Pierre ; mais il me paraît, sauf votre meilleur avis, qu’il serait bon auparavant que d’entrer chez lui, de nous informer dans le voisinage, quelle sorte d’homme c’est que le maître de ce logis, s’il a du bien et est aisé ; car on s’y trompe assez souvent, avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous trouvons pour l’ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les doivent, et n’ont pas quelquefois un liard dessus à y prendre ; pour bien connaître un homme et juger pertinemment de ses biens et facultés, il faut le voir mort ; mais si nous attendions après cela pour souper, nous pourrions bien dire notre Benedicite et nos Grâces dans le même moment.

— Cela n’est que trop commun, répondit Paul, mais la pluie continue toujours, je vais demander à une bonne femme qui lave du linge dans ce fossé, ce qu’il en est.

— Eh bien ! bonne mère, lui dit Paul, s’approchant d’elle, il pleut bien fort aujourd’hui.

— Bon, lui répondit-elle, monsieur, ce n’est que de l’eau, et si c’était du vin, cela n’accommoderait pas ma lessive.

— Vous êtes gaie, à ce qu’il me paraît, repartit Paul.

— Pourquoi pas ? lui dit-elle, il ne me manque rien au monde de tout ce qu’une femme peut souhaiter, excepté de l’argent.

— De l’argent, dit Paul : Hélas ! vous êtes bien heureuse si vous n’en avez point, et que vous puissiez vous en passer.

— Oui, lui répondit-elle, cela s’appelle parler, comme saint Paul, la bouche ouverte.

— Vous aimez à plaisanter, bonne femme, lui dit Paul ; mais vous ne savez pas que l’argent est ordinairement la perte de grand nombre d’âmes, et qu’il serait à souhaiter pour bien des gens qu’ils n’en maniassent jamais.

— Pour moi, lui dit-elle, je ne fais pas de pareils souhaits, j’en manie si peu, que je n’ai pas seulement le temps de regarder une pièce comme elle est faite.

— Tant mieux, dit Paul.

— Ma foi tant mieux vous-même, lui répondit-elle. Voilà une plaisante manière de parler : si vous avez envie de vous moquer de moi, vous pouvez passer votre chemin, aussi bien voilà votre camarade qui se morfond en vous attendant.

— Nous nous réchaufferons tantôt, reprit Paul. Mais, bonne mère, ne vous fâchez point, je vous prie, je n’ai pas intention de vous rien dire qui vous fasse de la peine, et vous ne me connaissez pas, à ce que je vois.

— Allez, allez, lui dit-elle, monsieur, continuez votre chemin, vous n’êtes qu’un enjôleur.

Pierre, qui avait entendu une partie de la conversation, dont il était fort ennuyé à cause d’un orage extraordinaire qui survint, s’étant approché :

— Cette femme devrait se mettre à couvert. Quelle nécessité de se mouiller de la sorte ? Est-ce un ouvrage si pressé ? Cela ne se pourrait-il pas remettre à une autre fois ?

— Courage, dit-elle, l’un raisonne à peu près comme l’autre : on remet la besogne du monde comme cela en votre pays ? Malpeste ! vous ne connaissez guère les gens de ces quartiers. S’il manquait, dit-elle, en regardant Pierre, ce soir, une coiffe de nuit, de tout ce que j’ai ici à monsieur Richard, je ne serais pas bonne à être jetée aux chiens.

— Cet homme est donc bien difficile à contenter, lui demanda Pierre ?

— Oh ! monsieur, s’écria-t-elle, c’est bien le plus ladre vilain qui soit sur la terre. Si vous le connaissiez… c’est un homme à se faire fesser pour une baïoque[2].

— Comment ! dit Pierre, n’est-ce pas celui qui demeure à cette belle maison qu’on découvre d’ici ?

— Tout juste, répondit la bonne femme, et c’est pour lui que je travaille.

— Adieu, lui dit Pierre, le temps qu’il fait ne nous permet pas de causer davantage.

Ayant rejoint Paul, ils se mirent à couvert sous un petit auvent à quatre pas de là, et se consultèrent ensemble de ce qu’ils feraient en cette occasion. Après avoir été un quart d’heure un peu embarrassés :

— Voyons, dit Pierre, ce qu’il en sera ; risquons le paquet. Si vilain que soit cet homme, peut-être aura-t-il quelque honnêteté pour nous ; ces sortes de gens ont quelquefois de bons moments.

— Allons, dit Paul, je vais faire la harangue ; je voudrais de tout mon cœur en être quitte, et que nous fussions déjà retirés. Ils arrivèrent enfin à la porte de M. Richard, comme il s’allait mettre à table. Ils heurtèrent fort doucement, et un valet étant venu à la hâte, et ayant passé nue tête au bout de la cour, se sentant mouillé, leur demanda fort brusquement ce qu’ils souhaitaient ; Paul, qui était obligé de porter la parole, le pria avec toutes sortes d’honnêtetés de vouloir bien demander à son maître s’il aurait assez de bonté que d’accorder un petit coin de sa maison à deux hommes très-fatigués.

— Vous prenez bien de la peine, leur dit-il, mes bonnes gens, mais c’est du temps perdu, mon maître ne loge jamais personne.

— Je le crois, dit Paul ; mais faites-nous l’amitié, par grâce, d’aller lui dire que nous souhaiterions bien avoir l’honneur de le saluer.

— Ma foi, dit le valet, le voila sur la porte de la salle, parlez-lui vous-même.

— Qui sont ces gens-là ? dit Richard à son valet d’une voix assez élevée.

— Ils demandent à loger, répondit l’autre.

— Eh bien ! maraud, ne peux-tu pas leur répondre que ma maison n’est pas une auberge ?

— Vous l’entendez, messieurs, ne vous l’ais-je pas bien dit ?

Paul se hasardant d’approcher Richard :

— Hélas ! monsieur, dit-il d’un air pitoyable, par le mauvais temps qu’il fait, ce serait une grande charité que de vouloir bien nous donner, s’il vous plaît, un pauvre petit endroit pour reposer deux ou trois heures.

— Voilà des gens d’une grande effronterie, dit-il, en regardant son valet ; pourquoi laisses-tu entrer des canailles ? Allez, allez, dit-il d’un air méprisant à Paul, chercher à loger où vous l’entendrez, ce n’est pas ici un cabaret ; puis leur fit fermer la porte au nez.

Le mauvais temps continuant toujours ;

— Que deviendrons-nous ? dit Paul. Voici la nuit qui approche, si on nous reçoit partout de même que dans cette maison-ci, nous courons risque de passer assez mal notre temps.

— Le Seigneur y pourvoira, répondit Pierre, nous devons, comme vous le savez aussi bien que moi, nous confier en lui. Mais, dit-il en se retournant, il me semble que voici à deux pas d’ici notre blanchisseuse, avec laquelle nous avons causé en arrivant, laquelle paraît bien fatiguée, et qui se repose sur une borne avec son linge.

— C’est elle-même, dit Paul.

— Il serait bon, continua Pierre, de lui demander où nous pourrons loger.

— J’y consens, lui répondit-il.

En même temps, Paul, s’approchant de cette pauvre femme, lui demanda dans quel endroit de la ville les passants qui n’avaient point d’argent pouvaient être reçus pour une nuit seulement.

— Je voudrais, leur répondit-elle, qu’il me fût permis de vous retirer, je le ferais de bon cœur, parce que vous paraissez de bonnes gens ; je suis veuve, et cela ferait causer. Cependant si vous voulez bien attendre, et avoir un peu de patience ; dans mon voisinage et près de ma petite chaumière, qui est au bout de la ville, nous avons un pauvre bon homme nommé Misère, qui a une petite maison tout auprès de moi, et qui pourra bien vous donner un gîte pour ce soir.

— Volontiers, répondit Paul ; allez faire à votre aise vos affaires, nous vous attendons ici. La bonne femme étant entrée chez M. Richard, et ayant remis son linge dans le grenier, revint trouver nos deux voyageurs qui exerçaient toute leur vertu pour ne pas s’impatienter.

— Suivez-moi, dit-elle, et marchons un peu vite, car il y a un bon bout de chemin à faire ; il fera assurément nuit avant que nous soyons à la maison.

Ils arrivèrent enfin, et cette charitable femme ayant heurté à la porte de son voisin, ils furent très-longtemps à attendre qu’elle fût ouverte, parce que le bonhomme était déjà couché, quoiqu’il ne fût pas au plus six heures et demie. Il se leva à la voix de sa voisine, et lui demanda fort obligeamment ce qu’il y avait pour son service ?

— Vous me ferez plaisir, lui répondit-elle, de donner à coucher à deux pauvres gens qui ne savent de quel côté donner de la tête.

— Où sont-ils ? lui demanda le bonhomme en se levant promptement.

— A votre porte, répondit-elle.

— A la bonne heure, lui dit-il, allumez-moi seulement un peu ma lampe, je vous en prie.

Ayant de la lumière ils entrèrent dans la maison ; mais tout y était sens dessus dessous, l’on n’y connaissait rien au monde. Le maître de ce logis logeait seul. C’était un grand homme maigre et pâle, qui semblait sortir d’un sépulcre.

— Dieu soit céans, dit Pierre.

— Hélas ! dit le bonhomme, ainsi soit-il : nous aurions bien besoin de sa bénédiction, pour vous donner a souper, car je vous proteste qu’il n’y a pas seulement un morceau de pain ici.

— Il n’importe, dit Pierre, pourvu que nous soyons à couvert, c’est tout ce que nous souhaitons.

La voisine qui s’était bien doutée qu’on ne trouverait rien chez le pauvre Misère, était sortie fort doucement, rentra aussitôt apportant quatre gros merlans tout rôtis, avec un gros pain et une cruche de vin de Suze.

— Je viens, dit-elle, souper avec vous.

— Du poisson, dit Pierre : oh, nous voila admirablement bien !

— Comment, monsieur, dit la voisine, est-ce que vous aimez le poisson ?

— Si j’aime le poisson ! reprit-il, je dois bien l’aimer, puisque mon père en vendait.

— Je suis fort heureuse, reprit la voisine, cela étant de la sorte, d’avoir un petit morceau de votre goût, et qui puisse vous faire plaisir.

L’embarras se trouva très-grand pour se mettre à table, car il n’y en avait point ; la bonne voisine en fut chercher une, enfin on mangea ; et comme il n’est viande que d’appétit, les poissons furent trouvés admirablement bons ; il n’y eut que le maître de la maison qui ne put pas en prendre sa part. Il n’avoit cependant pas soupé, quoiqu’il fût couché lorsque cette compagnie était arrivée chez lui ; mais il lui était arrivé une petite aventure l’après-midi qui l’avait rendu de très-mauvaise humeur ; aussi ne fit-il que conter ses peines, ses douleurs et ses afflictions durant tout le repas, à quoi les deux voyageurs furent fort sensibles, et n’oublièrent rien pour sa consolation.

L’accident qui lui était survenu n’était pas bien considérable ; mais comme on dit, il n’est pas difficile de ruiner un pauvre homme. Dans sa cour, où l’on pouvait entrer facilement, n’y ayant qu’une haie à sauter, il avait un assez beau poirier, dont le fruit était excellent, et qui fournissait seul presque la moitié de la subsistance de ce bonhomme.

Un de ses voisins qui avait guetté le quart d’heure qu’il n’était pas à la maison, lui avait enlevé toutes ses plus belles poires, si bien que cela l’avait tellement chagriné par la grosse perte que cela lui causait, qu’après avoir juré contre le voleur, il s’était de dépit allé coucher sans souper. Sans cette aventure, il courait encore le même risque, puisque dans toute la journée il n’avait pas pu trouver un seul morceau de pain par toute la ville.

Il avait assurément raison d’avoir de l’inquiétude, il y en a bien d’autres qui se chagrineraient à moins. Paul en regardant Pierre :

— Voilà un homme, lui dit-il, qui me fait compassion ; il a du mérite et l’âme bien placée, tout misérable qu’il est, il faut que nous prions le ciel pour lui.

— Hélas ! monsieur, vous me ferez bien plaisir : pour moi, dit le bon Misère, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque quoique je les renouvelle souvent, je ne puis sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.

— Le Seigneur éprouve quelque fois les justes, lui dit Pierre, en l’interrompant ; mais, mon ami, continua-t-il, si vous aviez quelque chose à demander à Dieu, de quoi s’agirait-il ? Que souhaiteriez-vous ?

— Ah ! dit-il, monsieur, dans la colère où je me trouve contre les fripons qui ont volé mes poires, je ne demanderais rien autre chose au Seigneur, sinon : Que tous ceux qui monteraient sur mon poirier y restassent tant qu’il me plairait, et n’en pussent jamais descendre que par ma volonté.

— Voilà se borner à peu de chose, dit Pierre : mais enfin cela vous contentera donc ?

— Oui, répondit le bonhomme, plus que tous les biens du monde.

— Quelle joie, poursuivit-il, serait-ce pour moi, de voir un coquin sur une branche demeurer là comme une souche en me demandant quartier ! Quel plaisir ! de voir comme sur un cheval de bois les misérables larrons !

— Ton souhait sera accompli, lui répondit Pierre et si le Seigneur fait souvent, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l’en prierons de notre mieux.

Durant toute la nuit, Pierre et Paul se mirent effectivement en prières ; car pour parler de coucher, le pauvre Misère n’avait qu’une seule botte de paille qu’il voulut bien leur céder, mais qu’ils refusèrent absolument, ne voulant pas découcher leur hôte. Le jour étant venu, et après lui avoir donné toutes sortes de bénédictions ainsi qu’à la voisine, qui en avait usé si honnêtement avec eux, ils partirent de ce triste lieu, et dirent à Misère, qu’ils espéraient que sa demande serait octroyée ; que dorénavant personne ne toucherait à ses poires qu’à bonnes enseignes, qu’il pouvait hardiment sortir ; que si durant son absence quelqu’un était assez hardi que de monter sur l’arbre, il l’y trouverait lorsqu’il reviendrait à sa maison, et qu’il ne pourrait jamais descendre que de son consentement.

— Je le souhaite, dit Misère en riant. C’était peut-être la première fois de sa vie que cela lui arrivait ; aussi croyait-il que Pierre ne lui avait parlé de la sorte que pour se moquer de lui et de la simplicité qu’il avait eue de faire un souhait aussi extravagant. Enfin les deux voyageurs étant partis, il en arriva tout autrement qu’il ne l’avait pensé, et il ne tarda pas à s’en apercevoir ; car le même voleur qui avait enlevé ses plus belles poires, étant revenu le même jour dans le temps que l’autre était allé chercher une cruchée d’eau à la fontaine, fut surpris, en rentrant chez lui, de le voir perché sur son arbre, et qui faisait toutes sortes d’efforts pour s’en débarrasser.

— Ah ! drôle, je vous tiens, commença à lui dire Misère d’un ton tout à fait joyeux. Ciel ! dit-il en lui-même, quels gens sont venus loger chez moi cette nuit ! Oh, pour le coup, continua-t-il en parlant toujours à son voleur, vous aurez tout le temps, notre ami, de cueillir mes poires ; mais je vous proteste que vous les payerez bien cher, par le tourment que je vais vous faire souffrir. En premier lieu, je veux que toute la ville vous voie en cet état, et ensuite je ferai un bon feu sous mon poirier pour vous fumer comme un jambon de Mayence.

— Miséricorde ! monsieur Misère, s’écria le dénicheur de poires, pardon pour cette fois, je n’y retournerai de ma vie, je vous le proteste.

— Je le crois bien, lui répondit l’autre, mais tandis que je te tiens il faut que je te fasse bien payer le tort que tu m’as fait.

— S’il ne s’agit que d’argent, répondit le voleur, demandez-moi ce qu’il vous plaira, je vous le donnerai.

— Non, lui dit Misère, point de quartier ; j’ai bien besoin d’argent, mais je n’en veux point ; je ne demande que la vengeance et te punir, puisque j’en suis le maître ; je vais, dit-il en le quittant, toujours chercher du bois de tous côtés et ensuite tu apprendras de mes nouvelles ; ne perds pas patience, Car tu as tout le temps de faire des réflexions sur ton aventure. Ah ! ah ! gaillard, continua-t-il, vous aimez les poires mures ? on vous en gardera.

Misère s’en étant allé et laissé le pauvre diable sur son arbre, où il se donnait tous les mouvements du monde et faisait toutes sortes de contorsions pour en sortir sans y pouvoir parvenir, il se mit à lamenter, et cria si fort qu’on l’entendit d’une maison voisine. On vint au secours, croyant que dans cet endroit écarté ce pouvait être quelqu’un qu’on assassinait.

Deux hommes étant accourus du côté où ils entendaient qu’on se plaignait, furent bien surpris de voir celui-ci monté sur l’arbre du bonhomme Misère, et qui n’en pouvait descendre.

— Hé, que diable fais-tu là, compère ? lui dit un de ses voisins, et que ne descends-tu ?

— Ah ! mes amis, s’écria-t-il, le misérable homme à qui appartient ce poirier est un sorcier, il y a deux heures que je suis sur cette branche sans en pouvoir sortir.

— Tu te trompes, lui dit l’autre, Misère est un très honnête homme, il n’est pas riche, mais il n’est assurément pas sorcier : autrement nous le verrions dans un autre état que celui auquel il est depuis tant d’années. Peut-être que c’est par permission de Dieu que tu es demeuré branché de la sorte pour a voir voulu lui voler ses poires. Quoi qu’il en soit, la charité chrétienne nous oblige à te soulager.

Disant cela, ils montèrent, l’un à une branche, l’autre à une autre, et se mirent en devoir de débarrasser leur voisin, mais ils n’en purent jamais venir a bout ; ils lui eussent plutôt arraché tous les membres l’un près l’autre que de le tirer de là. Après toutes sortes d’efforts inutiles :

— Il est ma foi ensorcelé, se dirent-ils, il n’y a rien à faire, il faut en avertir promptement la justice, descendons.

Ils se mirent en effet en devoir de sauter en bas, mais quelle fut leur surprise pour ces pauvres gens de voir qu’ils ne pouvaient non plus remuer que leur voisin !

Ils demeurèrent de la sorte jusqu’à vingt-trois heures et demie[3], que le bonhomme Misère étant rentré avec un bissac plein de pain, et un grand fagot de broussailles sur sa tête, qu’il avait été ramasser dans les haies, fut terriblement étonné de voir trois hommes au lieu d’un seul qu’il avait laissé sur son poirier.

— Ah ! ah ! dit-il, la foire sera bonne, à ce que je vois, puisque voici tant de marchands qui s’assemblent. Hé ! que veniez vous faire ici, mes amis, commença à demander Misère aux deux derniers venus ? Est-ce que vous ne pouviez pas me demander des poires, sans venir de la sorte me les dérober ?

— Nous ne sommes point des voleurs, lui répondirent-ils, nous sommes des voisins charitables venus exprès pour secourir un homme dont les lamentations et les cris nous faisaient pitié ; quand nous voulons des poires, nous en achetons au marché, il y en a assez sans les vôtres.

— Si ce que vous me dites là est vrai, reprit Misère, vous ne tenez à rien sur cet arbre, vous en pouvez descendre quand il vous plaira, la punition n’est que pour les voleurs.

Et en même temps leur ayant dit qu’ils pouvaient tous deux descendre, ils le firent promptement sans se faire prier, et ils ne savaient que penser de l’autorité qu’avait Misère sur cet arbre.

Ces deux voisins étant à terre remercièrent M. Misère de ce qu’il venait de faire pour eux, et le prièrent en même temps d’avoir compassion de ce pauvre diable, qui souffrait extraordinairement depuis tant de temps qu’il était ainsi en faction.

— Il n’en est pas quitte, leur répondit-il, vous voyez bien par expérience qu’il est convaincu du vol de mes poires, puisqu’il ne peut pas descendre de dessus l’arbre, comme vous venez de faire ; et il restera tant que je l’ordonnerai, pour me venger du tort que ce larron m’a fait depuis tant d’années que je n’en ai pu recueillir un seul quarteron.

— Vous êtes trop bon chrétien, M. Misère, reprirent les deux voisins, pour pousser les choses à une telle extrémité ; nous vous demandons sa grâce pour cette fois ; vous perdriez en un moment votre honneur, qui est si bien établi de tous côtés, depuis tant d’années que votre famille demeure en cette paroisse ; faites trêve à votre juste ressentiment, et lui pardonnez selon votre bon cœur, à notre prière ; au bout du compte, quand vous le ferez souffrir davantage, en serez-vous plus riche ?

— Ce ne sont pas les biens ni les richesses, reprit Misère, qui ont jamais eu aucun pouvoir sur moi : je sais bien que ce que vous me dites est véritable ; mais est-il juste qu’il ait profité de mon bien, sans que j’y trouve au moins quelque petite récompense ?

— Je payerai tout ce que vous voudrez, s’écria le voleur de poires ; mais au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde.

À ce mot, Misère lui-même se laissa toucher, dit qu’il voulait bien oublier sa faute, et qu’il la lui pardonnait ; que pour faire connaître qu’il avait l’âme généreuse, et que ce n’était pas l’intérêt qui l’avait jamais fait agir dans aucune action de sa vie, il lui faisait présent de tout ce qu’il lui avait volé ; qu’il allait le délivrer de la peine où il se trouvait, mais sous une condition qu’il fallait qu’il accordât avec serment : c’est que de sa vie il ne reviendrait sur son poirier, et s’en éloignerait toujours de cent pas, aussitôt que les poires seraient mûres.

— Ah ! que cent diables m’emportent, s’écria-t-il, si jamais j’en approche d’une lieue.

— C’en est assez, lui dit Misère ; descendez, voisin, vous êtes libre ; mais n’y retournez plus, s’il vous plaît.

Le pauvre homme avait tous les membres si engourdis qu’il fallut que Misère, tout cassé qu’il était, l’aidât à descendre avec une échelle, les autres n’ayant jamais voulu approcher de l’arbre, tant ils lui portaient de respect, craignant encore quelque nouvelle aventure.

Celle-ci néanmoins ne fut pas si secrète, elle fit tant de bruit que chacun en raisonna à sa fantaisie. Ce qu’il y eut toujours de très-certain, c’est que jamais depuis ce temps-là, personne n’a osé approcher du poirier du bon homme Misère, et qu’il en fait lui seul la récolte complète.

Le pauvre homme s’estimait bien récompensé d’avoir logé chez lui deux inconnus, qui lui avaient procuré un si grand avantage. Il faut convenir que dans le fond il s’agissait de bien peu de chose ; mais quand on obtient ce qu’on désire au monde, cela se peut compter pour beaucoup. Misère, content de sa destinée telle qu’elle était, coulait sa vie toujours assez pauvrement ; mais il avait l’esprit content, puisqu’il jouissait en paix du petit revenu de son poirier, et que c’était à quoi il avait pu borner toute sa petite fortune.

Cependant l’âge le gagnait, étant bien éloigné d’avoir toutes ses aises, il souffrait bien plus qu’un autre ; mais sa patience s’étant rendue la maîtresse de toutes ses actions, une certaine joie secrète de se voir absolument maître de son poirier, lui tenait lieu de tout. Un certain jour qu’il y pensait le moins, étant assez tranquille dans sa petite maison, il entendit frapper à sa porte, il fut si peu que rien étonné de recevoir cette visite, à laquelle il s’attendait bien ; mais qu’il ne croyait pas si proche : c’était la Mort qui faisait sa ronde dans le monde, et qui venait lui annoncer que son heure approchait : qu’elle allait le délivrer de tous les malheurs qui accompagnent ordinairement cette vie.

— Soyez la bienvenue, lui dit Misère, sans s’émouvoir, en la regardant d’un grand sang-froid et comme un homme qui ne la craignait point, n’ayant rien de mauvais sur sa conscience, et ayant vécu en honnête homme, quoique très-pauvrement.

La Mort fut très-surprise de le voir soutenir sa venue avec tant d’intrépidité.

— Quoi ! lui dit-elle, tu ne me crains point, moi qui fait trembler d’un seul regard tout ce qu’il y a de plus puissant sur la terre, depuis le berger jusqu’au monarque ?

— Non, lui dit-il, vous ne me faites aucune peur : et quel plaisir ai-je dans cette vie ? quels engagements m’y voyez-vous pour n’en pas sortir avec plaisir ? Je n’ai ni femme ni enfants (j’ai toujours eu assez d’autres maux sans ceux-là) ; je n’ai pas un pouce de terre vaillant, excepté cette petite chaumière et mon poirier qui est lui seul mon père nourricier, par ces beaux fruits que vous voyez qu’il me rapporte tous les ans, et dont il est encore à présent tout chargé. Si quelque chose dans ce monde était capable de me faire de la peine, je n’en aurais point d’autre qu’une certaine attache que j’ai à cet arbre depuis plusieurs années qu’il me nourrit ; mais comme il faut prendre son parti avec vous, et que la réplique n’est point de saison, quand vous voulez qu’on vous suive ; tout ce que je désire et que je vous prie de m’accorder avant que je meure, c’est que je mange encore en votre présence une de mes poires ; après cela je ne vous demande plus rien.

— La demande est trop raisonnable, lui dit la Mort, pour te la refuser ; va toi-même choisir la poire que tu veux manger, j’y consens.

Misère ayant passé dans sa cour, la Mort le suivant de près, tourna longtemps autour de son poirier, regardant dans toutes les branches la poire qui lui plairait le plus, et ayant jeté la vue sur une qui lui paraissait très-belle :

— Voilà, dit-il, celle que je choisis ; prêtez-moi, je vous prie, votre faux pour un instant, que je l’abatte.

— Cet instrument ne se prête à personne, lui répondit la Mort, et jamais bon soldat ne se laisse désarmer ; mais je regarde qu’il vaut mieux cueillir avec la main cette poire, qui se gâterait si elle tombait. Monte sur ton arbre, dit-elle à Misère.

— C’est bien dit si j’en avais la force, lui répondit-il ; ne voyez-vous pas que je ne saurais presque me soutenir ?

— Eh bien, lui répliqua-t-elle, je veux bien te rendre ce service ; j’y vais monter moi-même, et te chercher cette belle poire dont tu espères tant de contentement.

La Mort ayant monté sur l’arbre, cueillit la poire que Misère désirait avec tant d’ardeur, mais elle fut bien étourdie lorsque voulant descendre, cela se trouva tout à fait impossible.

— Bonhomme, lui dit-elle en se retournant du côté de Misère, dis-moi un peu ce que c’est que cet arbre-ci.

— Comment ! lui répondit-il, ne voyez-vous pas que c’est un poirier ?

— Sans doute, lui dit-elle, mais que veut dire que je ne peux pas en descendre ?

— Ma foi, reprit Misère, ce sont là vos affaires.

— Oh ! bon homme, quoi ! vous osez vous jouer à moi, qui fais trembler toute la terre ? À quoi vous exposez-vous ?

— J’en suis fâché, lui dit Misère ; mais à quoi vous exposez-vous vous-même, de venir troubler le repos d’un malheureux qui ne vous fait aucun tort. Tout le monde entier n’est-il pas assez grand pour exercer votre empire, votre rage et toutes vos fureurs, sans venir dans une misérable chaumière arracher la vie à un homme qui ne vous a jamais fait aucun mal ? Que ne vous promenez-vous dans le vaste univers, au milieu de tant de grandes villes et de si beaux palais ? vous trouverez de belles matières pour exercer votre barbarie. Quelle pensée fantasque vous avait pris aujourd’hui de penser à moi ? Vous avez, continua-t-il, tout le temps d’y faire réflexion ; et puisque je vous ai à présent sous ma loi, que je vais faire du bien au pauvre monde que vous tenez en esclavage depuis tant de siècles ! Non, sans miracle, vous ne sortirez point d’ici que je ne le veuille.

La Mort ne s’était jamais trouvée à une telle fête, et connut bien qu’il y avait dans cet arbre quelque chose de surnaturel.

— Bonhomme, lui dit-elle, vous avez raison de me traiter comme vous faites ; j’ai mérité ce qui m’arrive aujourd’hui pour avoir eu trop de complaisance pour vous ; cependant, je ne m’en repens pas, mais aussi il ne faut pas que vous abusiez du pouvoir que le Tout-Puissant vous donne dans ce moment sur moi. Ne vous opposez pas davantage, je vous prie, aux volontés du ciel. S’il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours seraient inutiles, il vous y forcera malgré vous : consentez seulement que je descende de cet arbre, sinon je le ferai mourir tout à l’heure.

— Si vous faites ce coup-là, lui dit Misère, je vous proteste sur tout ce qu’il y a au monde de plus sacré, que tout mort que soit mon arbre, vous n’en sortirez jamais que par la permission de Dieu.

— Je m’aperçois, reprit la Mort, que je suis entrée dans une fâcheuse maison pour moi. Enfin, bonhomme, je commence a m’ennuyer ici : j’ai des affaires aux quatre coins du monde et il faut qu’elles soient terminées avant que le soleil soit couché ; voulez-vous arrêter le cours de la nature ? Si une fois je sors de cette place, vous pourrez bien vous en repentir.

— Non, lui répondit Misère, je ne crains rien ; tout homme qui n’appréhende point la Mort est au-dessus de bien des choses ; vos menaces ne me causent pas seulement la moindre petite émotion, je suis toujours prêt à partir pour l’autre monde, quand le Seigneur l’aura ordonné.

— Voilà, lui dit la Mort, de très-beaux sentiments, et je ne croyais pas qu’une si petite maison renfermât un si grand trésor. Tu peux bien t’en vanter, bonhomme, d’être le premier dans la vie qui ait vaincu la Mort.

Le ciel m’ordonne que de ton consentement je te quitte, et ne reviendrai jamais te revoir qu’au jour du jugement universel, après que j’aurai achevé mon grand ouvrage, qui sera la destruction générale de tout le genre humain. Je te le ferai voir, je te le promets ; mais sans balancer, souffre que je descende, ou du moins que je m’envole, une reine m’attend à cinq cent lieues d’ici pour partir.

— Dois-je ajouter foi, reprit Misère, à votre discours ? n’est-ce point pour mieux me tromper que vous me parlez ainsi ?

— Non, je te jure ; mais tu ne me verras qu’après l’entière destruction de toute la nature, et ce sera toi qui recevra le dernier coup de ma faux : les arrêts de la Mort sont irrévocables, entends-tu, bonhomme ?

— Oui, dit-il, je vous entends, et je dois ajouter foi à vos paroles, et pour vous le prouver efficacement, je consens que vous vous retiriez quand il vous plaira, vous en avez à présent la liberté.

À ce mot, la Mort ayant fendu les airs, elle s’enfuit à la vue de Misère, sans qu’il en ait entendu parler depuis. Quoique très-souvent elle vienne dans le pays, même dans cette petite ville, elle passe toujours devant sa porte, sans oser s’informer de sa santé, c’est ce qui fait que Misère, si âgé soit-il, a vécu depuis ce temps-là toujours dans la même pauvreté, près de son cher poirier, et suivant les promesses de la Mort, il restera sur la terre tant que le monde sera monde.

— Comprends-tu, Guilain, dit Rabelais après avoir achevé cette lecture, que les fruits de Misère sont sacrés, même pour la mort, qui n’y toucherait pas impunément ? Or, quels sont ces fruits, sinon salutaires avertissements pour les nonchalants et les couards, fruits de repentir pour les fautes que la misère punit, fruits de sagesse pour les prudents à qui la misère fait peur ? Qu’est-ce que Misère, sinon le chien de ce grand berger qui mène les hommes, chien vigilant et affamé qui mord les brebis paresseuses.

Et tu veux museler le chien du berger ? tu veux l’endormir ? tu veux le tuer, tu veux enfin couper le poirier de Misère ? Oh ! oh ! Guilain, tu y ébrécheras ta cognée. Cet arbre a l’écorce dure, car il est vieux comme le monde. C’est l’arbre de la science, du bien et du mal, et il durera, je puis t’en répondre, jusqu’au jour du jugement dernier.

Maintenant, allons nous coucher. Demain je pars pour la Devinière et j’ai besoin de dormir cette nuit. Pour toi, je sais que tu ne dormiras guère que d’un œil, mais tu pourras à loisir achever les beaux rêves que je te vois en train de commencer tout éveillé. Bonsoir et bonne nuit, Guilain !

[1] Ce petit conte digne du génie de Rabelais est tiré de la bibliothèque bleue.
[2] Monnaie d’Italie qui vaut à peu près un sol
[3] C’est environ midi ; en Italie, les heures se comptent de suite jusqu’à vingt-quatre, puis recommencent par une.

Chapitre suivant : VI. GUILAIN À LA COUR

pour lire le livre d'Eliphas Lévi : le sorcier de Meudon

https://www.atramenta.net/lire/le-sorci ... udon/18615

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