Tortue

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Tortue

Message le 26 octobre 2010, 15:50

TORTUE

Mâle et femelle, humain et cosmique, le symbolisme de la tortue s'étend sur toutes les régions de l'imaginaire.

Par sa carapace, ronde comme le ciel sur le dessus - ce qui l'apparente au dôme - et plate au-dessous comme la terre, la tortue est une représentation de l'univers : elle constitue à elle seule une cosmographie. Telle apparaît-elle aussi bien en Extrême-Orient, chez les Chinois et Japonais, qu'au centre de l'Afrique Noire, chez les peuples de la boucle du Niger, Dogons et Bambaras pour ne citer que les plus étudiés.

Mais sa masse, sa force têtue, l'idée de puissance qu'évoquent ses quatre courtes pattes plantées dans le sol comme les colonnes du temple, font aussi d'elle le cosmophore, porteur du monde, ce qui l'apparente à d'autres puissants animaux chthoniens, tels le grand crocodile ou caïman des cosmogonies mezo-américaines, la baleine ou grand poisson, le dragon et même le mammouth, que la majorité des peuples sibériens considèrent comme une divinité du dessous des eaux. Les classiques chinois insistent sur son rôle de stabilisateur : Niu-Koua coupe les quatre pattes de la tortue pour établir les quatre pôles de la création.

Dans les sépultures impériales, chaque pilier repose sur une tortue. Selon certaines légendes, c'est une tortue qui supportait le pilier du ciel, abattu par Kung Kung, le maître des Titans. Les îles des Immortels, nous dit Lie Tseu, ne trouvèrent leur équilibre que lorsque les tortues les prirent en charge sur leur dos. En Inde elle est un support du trône divin ; elle est surtout le Kûrma-avatâra, qui servit de support au mont Mandara et assura sa stabilité lorsque dêva et assura procédèrent au barattage de la Mer de lait pour obtenir l'amrita. Kûrma continue, dit-on, à supporter l'Inde. Les Brâhmana l'associent à la création elle-même. Elle est aussi, comme en Chine, associée aux Eaux primordiales : elle supporte le naga Ananta comme les eaux de la terre naissante.

Cette fonction de support du monde, gage de sa stabilité l'apparente aux plus hautes divinités : au Tibet comme en Inde, la tortue cosmophore est une incarnation, tantôt d'un Bodhisattava, tantôt de Vichnou qui, sous cette forme, présente un visage vert, signe de régénération ou de génération, lorsqu'il émerge des eaux premières, portant la terre sur son dos.

L'association eaux premières-régénération relève d'un symbolisme nocturne, lunaire : la tortue symbolise également en Chine le Nord et l'hiver, que l'on associe aux phases de la lune. Le dieu de la Lune, chez les Mayas, est représenté recouvert d'une cuirasse en écaille de tortue. Sa longévité bien connue conduit à lui associer l'idée d'immortalité, qui va de pair avec la fertilité des eaux premières, régie par la lune, pour donner les traits de la tortue à de nombreux démiurges, héros civilisateurs et ancêtres mythiques, excipant de sa fonction de cosmophore. D'innombrables traditions marient ces caractéristiques symboliques, sur tous les continents. Ainsi, pour les Munda, peuple dravidien du Bengale, la tortue est désignée comme démiurge par le soleil, dieu suprême, époux de la lune, pour ramener la terre du fond de l'océan. La Grand-Mère des hommes tombe du ciel sur la mer, selon les Iroquois ; il n'y avait alors pas de terre.

La tortue recueille la Grand-Mère sur son dos que le rat musqué recouvre de vase remontée du fond de l'océan. Ainsi se forme peu à peu sur le dos de la tortue la première île, qui deviendra la terre tout entière ; ce mythe, selon Krickeberg, serait d'origine algonkine. Le même mythe voit réapparaître par deux fois la Grande Tortue qui assurera le développement de l'espèce humaine : ainsi passe-t-on du cosmophore au héros créateur et à l'ancêtre mythique. La première fois elle apparaît sous la forme d'un jeune garçon qui a des franges sur les bras et les jambes et féconde magiquement la fille de La Grand-Mère céleste, d'où naîtront les Héros Jumeaux antagonistes, créateurs du bien et du mal. La seconde fois, le Héros jumeau du bien, étant tombé dans un lac, arrive devant la hutte de son père la Grande Tortue : celle-ci lui remet un arc et deux épis de maïs, un mûr pour le semer, un laiteux pour le griller. (Les Iroquois sont un peuple de chasseurs devenus agriculteurs).

La même croyance se retrouve parmi d'autres tribus nord-américaines, telles que les Sioux et les Hurons, ainsi que chez de nombreux peuples altaïques, turcs ou mongols d'Asie Centrale, tels que les Bouriates et les Dorbotes. Dans les mythes mongols, la tortue dorée supporte la montagne centrale de l'univers. Chez les Kalmouks, on pense que quand la chaleur solaire aura tout desséché et brûlé, la tortue qui soutient le monde commencera aussi à sentir les effets du chaud, se retournera avec inquiétude et provoquera ainsi la fin du monde.

Evoluant ainsi, dans la pensée mythique, entre les enfers chthoniens et les invisibles hauteurs ouraniennes, la tortue se trouve tout naturellement liée aux étoiles et aux constellations : le bouclier d'Orion est appelé Tortue en langue Yucatec. Et, entre le dôme et la surface plate de sa carapace, la tortue devient aussi la médiatrice entre ciel et terre. De ce fait, elle possède les pouvoirs de Connaissance et de Divination : on connaît les procédés divinatoires de la Chine archaïque, basés sur l'étude des craquements provoqués sur la partie plate de la carapace de la tortue (terre) par l'application de pointes de feu ; pratiques que l'on peut rapprocher de la fonction du tabouret-tortue ou tabouret de justice sur lequel les justiciers tikar du Cameroun asseyaient les suspects pour les empêcher de mentir au cours de leur interrogatoire.

C'est à ses qualités d'ancêtre omniscient et bénéfique que la tortue doit d'être souvent un compagnon, un familier de la maison des hommes : toutes les familles du pays dogon possèdent une tortue ; en cas d'absence du patriarche, c'est à elle que sont offertes la première bouchée de nourriture et la première gorgée d'eau quotidienne. Les Japonais lui portent la même considération qu'à la grue et au pin auquel ces deux animaux sont associés. Ils lui prêtent des dizaines de milliers d'années de vie.

Ce rapprochement de la tortue et de la grue n'est pas sans évoquer une gravure de Hypnerotomachia Poliphili et qui représente une femme tenant d'une main une tortue et de l'autre une paire d'ailes déployées. Le symbolisme, évidemment hermétique, de cette ancienne allégorie oppose - ou compare - les valeurs chthonienne et ouranienne représentées par les ailes et la tortue. A lire Dom Pernety, le célèbre hermétiste du 18ème siècle, on serait tenté de voir dans ces ailes les attributs de Mercure et dans la tortue la matière de la cithare que Mercure aurait confectionnée à partir d'une carapace de tortue.

Cette transformation de ta tortue en cithare résumerait tout l'Art de l'alchimie ; c'est pourquoi Dom Pernety considère que la tortue est le symbole de la matière de l'Art. Après sa préparation, elle devient en effet, aux yeux des alchimistes, le plus excellent remède. Elle serait de la race de Saturne comme le plomb, première matière de l'oeuvre. Ce qui rejoint la pensée des alchimistes chinois qui considèrent la tortue comme le point de départ de l'évolution, en accord avec les mythes évoqués plus haut. Au lieu de marquer, par sa nature chthonienne, une involution, une régression, elle serait au contraire le commencement de l'oeuvre de spiritualisation de la matière, dont les ailes symbolisent l'aboutissement. Est-ce pour cela que Pline l'ancien considère la Chair de la tortue comme un remède salutaire contre les poisons et lui attribue des vertus pour conjurer les manoeuvres magiques. Le symbole, ici, devient ambivalent, car tout contre-poison porte en lui une nature de poison, c'est bien ce que signifie cet extrait de l'hymne homérique à Hermès où le dieu s'adresse à la tortue :

Je te salue, aimable nature, tu es pour moi d'un si heureux présage. Comment, étant de la race des coquillages, vis-tu sur ces montagnes ? Je te porterai chez moi, et tu m'y seras très nécessaire. Il vaut mieux que je fasse quelque chose de bon de toi, que si tu étais dehors pour nuire à quelqu'un, car tu es par toi-même un poison très dangereux pendant que tu vis et tu deviendras quelque chose de bon après ta mort...

Les philosophes hermétiques voient dans cette adresse à la tortue un résumé de l'oeuvre alchimique : la tortue est un des grands poisons avant sa préparation et le plus excellent remède après qu'elle ait été préparée, dit Morien. Avec elle Mercure se procure des richesses infinies, telles que sont celles que donne la pierre philosophale.

Au plan strictement anthropocentrique, enfin, la tortue revêt, comme nous l'avons indiqué au départ de cet article, un symbolisme à la fois mâle et femelle. Il semblerait que cet aspect du symbole, particulièrement attesté en Chine et dans les traditions amérindiennes, soit dû à l'observation du mouvement de sortie de la tête de la tortue hors de la carapace, qui n'est pas sans analogie avec l'érection phallique, d'où certaines expressions métaphoriques chinoises.

Le retour de la tête à l'intérieur de la carapace évoquera, dans le même ordre d'idée, la flacidité de la verge, d'où l'on induira des idées de dérobade, voire de capitulation et donc de lâcheté : à la limite cette image de la tortue rentrant le cou évoquera celle de l'autruche se cachant la tête dans le sable.

Dès lors, dans la dégradation du symbole, les Chinois en vinrent à qualifier de tortue aussi bien les maris trompés que les souteneurs qui feignent d'ignorer le commerce dont ils sont les bénéficiaires. De leur côté, les Indiens d'Amazonie considèrent la tortue comme la représentation d'un vagin, qui est parfois, dans les mythes de la région de Vaupés, celui de l'épouse du soleil. Il est frappant de souligner que, dans la même zone culturelle, la carapace de tortue, fermée de cire à une extrémité, constitue un instrument de musique, qui joue un rôle dans les cérémonies initiatiques, ce qui n'est pas sans évoquer la carapace de tortue transformée en cithare par Hermès.

Notons enfin que la rétractation de la tortue dans sa carapace est une image de haute portée spirituelle dans la tradition hindouiste : elle est symbole de concentration, de retour à l'état primordial, et donc d'une attitude fondamentale de l'esprit. Lorsque, dit la Bhagavad Gitâ, telle la tortue rentrant complètement ses membres, il isole ses sens des objets sensibles, la sagesse en lui est vraiment solide.

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