Covid-19 : la Grande réinitialisation - Klaus Schwab et Thierry Malleret

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Covid-19 : la Grande réinitialisation - Klaus Schwab et Thierry Malleret

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Ce livre donne froid dans le dos : tout est planifié intellectuellement avant d'influencer le monde.
L'oeuvre du démon du mental.
COVID-19 La Grande Réinitialisation.jpg
À propos de la Covid-19 : la Grande réinitialisation
Depuis son entrée sur la scène mondiale, la COVID-19 a radicalement bouleversé le scénario existant sur la façon de gouverner les pays, de vivre avec les autres et de participer à l'économie mondiale. Écrit par Klaus Schwab, fondateur du Forum Économique Mondial, et Thierry Malleret, auteur de Monthly Barometer, COVID-19 : la Grande réinitialisation examine les implications profondes et dramatiques de la Covid-19 sur le monde de demain.
L'objectif principal de ce livre est d'aider à comprendre ce qui nous attend dans une multitude de domaines. Publié en juillet 2020, en pleine crise et alors que de nouvelles vagues d'infection pourraient encore survenir, il s’agit d’un hybride entre un essai contemporain et un instantané académique d'un moment crucial de l'histoire. Il comprend de la théorie et des exemples pratiques, mais il est principalement explicatif, fournissant de nombreuses conjectures et idées sur ce à quoi le monde post-pandémique pourrait, et peut-être devrait, ressembler.
Ce livre comporte trois chapitres principaux, offrant une vue panoramique du paysage futur. Le premier évalue l'impact de la pandémie sur cinq « macro-catégories » principales : les facteurs économiques, sociétaux, géopolitiques, environnementaux et technologiques. Le deuxième examine les effets au niveau micro, sur des industries et des entreprises spécifiques. Le troisième émet des hypothèses sur la nature des conséquences possibles au niveau individuel.
En ce début de juillet 2020, nous sommes à la croisée des chemins, avancent les auteurs de COVID-19 : la Grande réinitialisation. Une seule voie nous mènera vers un monde meilleur : plus inclusif, plus équitable et plus respectueux de Mère Nature. L'autre nous conduira dans un monde semblable à celui que nous venons de laisser derrière nous - mais une moins bonne version, constamment jalonnée de mauvaises surprises. Nous devons donc faire les choses correctement. Les défis qui se profilent à l'horizon pourraient être plus conséquents que ce que nous avons choisi d'imaginer jusqu'à présent, mais notre aptitude à repartir de zéro pourrait également être meilleure que ce que nous avions osé espérer auparavant.

À propos des auteurs

Le professeur Klaus Schwab (né en 1938, à Ravensburg, en Allemagne) est le fondateur et président du Forum Économique Mondial. En 1971, il a publié Modern Enterprise Management in Mechanical Engineering. Il y affirme qu'une entreprise doit servir non seulement ses actionnaires mais aussi toutes les parties prenantes pour atteindre une croissance et une prospérité à long terme. Pour promouvoir le concept de partie prenante, il a fondé la même année le Forum Économique Mondial.
Le professeur Schwab est titulaire de doctorats en économie (Université de Fribourg) et en ingénierie (École polytechnique fédérale de Lausanne) et d’une maîtrise en administration publique de la Kennedy School of Government à l'Université de Harvard. En 1972, en plus de son rôle de leader au Forum, il devient professeur à l'Université de Genève. Il a depuis reçu de nombreuses distinctions internationales et nationales, dont 17 doctorats honorifiques. Ses derniers livres sont La quatrième révolution industrielle (2016), un best-seller mondial traduit dans 30 langues, et Façonner l'avenir de la quatrième révolution industrielle (2018).


Thierry Malleret (né en 1961, à Paris, en France) est le directeur associé de Monthly Barometer, un service d’analyse prédictive succincte dédié aux investisseurs privés, aux PDG, aux décideurs et aux leaders d’opinion du monde entier. Son expérience professionnelle comprend la fondation du Global Risk Network au Forum Économique Mondial et la direction de son équipe de programmes.
Thierry Malleret a fait ses études à la Sorbonne et à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, à Paris, et au St Antony's College, à Oxford. Il est titulaire d'une maîtrise en économie et en histoire, ainsi que d'un doctorat en économie. Sa carrière s'étend de la banque d'investissement aux think tanks, en passant par le monde universitaire et le gouvernement (avec un séjour de trois ans au cabinet du Premier ministre à Paris). Il a écrit plusieurs ouvrages économiques et articles universitaires et a publié quatre romans. Il vit à Chamonix, en France, avec sa femme Mary Anne.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION
1. RÉINITIALISATION « MACRO »
1.1. Cadre conceptuel - Trois caractéristiques déterminantes du monde actuel
1.1.1. Interdépendance
1.1.2. Vitesse
1.1.3. Complexité
1.2. Réinitialisation économique
1.2.1. L'économie de la COVID-19
1.2.1.1. Incertitude
1.2.1.2. Le sophisme économique consistant à sacrifier quelques vies pour sauver la croissance
1.2.2. Croissance et emploi
1.2.2.1. Croissance économique
1.2.2.2. Emploi
1.2.2.3. À quoi pourrait ressembler la croissance future
1.2.3. Politiques fiscales et monétaires
1.2.3.1. Déflation ou inflation ?
1.2.3.2. Le sort du dollar américain
1.3. Réinitialisation sociétale
1.3.1. Inégalités
1.3.2. Agitation sociale
1.3.3. Le retour du « Grand gouvernement »
1.3.4. Le contrat social
1.4. Réinitialisation géopolitique
1.4.1. Mondialisation et nationalisme
1.4.2. Gouvernance mondiale
1.4.3. La rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis
1.4.4. États fragiles et défaillants
1.5. Réinitialisation environnementale
1.5.1. Le coronavirus et l'environnement
1.5.1.1. Nature et maladies zoonotiques
1.5.1.2. Pollution de l'air et risque de pandémie
1.5.1.3. Confinement et émissions de carbone
1.5.2. Impact de la pandémie sur le changement climatique et autres politiques environnementales
1.6. Réinitialisation technologique
1.6.1. Accélération de la transformation numérique
1.6.1.1. Le consommateur
1.6.1.2. Le régulateur
1.6.1.3. L'entreprise
1.6.2. Traçage des contacts, suivi des contacts et surveillance
1.6.3. Le risque de dystopie
2. RÉINITIALISATION « MICRO » (INDUSTRIE ET ENTREPRISES)
2.1. Micro-tendances
2.1.1. Accélération de la numérisation
2.1.2. Des chaînes d'approvisionnement résilientes
2.1.3. Gouvernements et entreprises
2.1.4. Le capitalisme des parties prenantes et l'ESG
2.2. Réinitialisation industrielle
2.2.1. Interaction sociale et dé-densification
2.2.2. Changements de comportement - permanents ou transitoires
2.2.3. Résilience
3. RÉINITIALISATION INDIVIDUELLE
3.1. Redéfinir notre humanité
3.1.1. Le meilleur de nous-mêmes ?
3.1.2. Les choix moraux
3.2. Santé mentale et bien-être
3.3. Un changement de priorités
3.3.1. La créativité
3.3.2. Le temps
3.3.3. La consommation
3.3.4. La nature et le bien-être
CONCLUSION
REMERCIEMENTS
NOTES DE FIN DE DOCUMENT

INTRODUCTION

La crise mondiale déclenchée par la pandémie de coronavirus n'a pas d'équivalent dans l'histoire moderne. Elle plonge notre monde dans son intégralité et chacun de nous individuellement dans les moments les plus difficiles que nous ayons connus depuis des générations. Nul ne pourra ici nous accuser d’hyperbole. C'est notre moment décisif - nous allons devoir faire face à ses retombées pendant des années, et beaucoup de choses changeront à jamais. Elle entraînera des perturbations économiques d'une ampleur monumentale, créera une période dangereuse et instable sur de multiples fronts (politique, social, géopolitique), suscitera de profondes préoccupations environnementales et développera également l’étendue (pernicieuse ou non) de la technologie dans nos vies. Aucune industrie ou entreprise ne sera épargnée par l'impact de ces changements. Des millions d'entreprises risquent de disparaître et de nombreuses industries sont confrontées à un avenir incertain ; seules quelques-unes prospéreront. Sur le plan individuel, pour beaucoup, la vie telle qu'ils l'ont toujours connue vacille à une vitesse alarmante. Mais les crises profondes et existentielles favorisent également l'introspection et peuvent abriter un potentiel de transformation. Les points faibles du monde - notamment les fractures sociales, le manque d'équité, l'absence de coopération, l'échec de la gouvernance et du leadership au niveau mondial - sont plus que jamais à découvert, et la population estime que le temps est venu de se réinventer. Un monde nouveau va émerger, et il nous faut à la fois en imaginer et en dessiner les contours.
Au moment où nous écrivons ces lignes (juin 2020), la pandémie continue de s'aggraver à l'échelle mondiale. Beaucoup d'entre nous se demandent quand les choses reviendront à la normale. Pour faire court, la réponse est : jamais. La normalité d'avant la crise est « brisée » et rien ne nous y ramènera, car la pandémie de coronavirus marque un point d'inflexion fondamental dans notre trajectoire mondiale. Certains analystes parlent d'une bifurcation majeure, d'autres évoquent une crise profonde aux proportions « bibliques », mais la substance reste la même : le monde tel que nous le connaissions pendant les premiers mois de 2020 n'est plus, dissous dans le contexte de la pandémie. Nous allons faire face à des changements radicaux d'une telle importance que certains experts parlent d’ères « avant coronavirus » et « après coronavirus ». Nous continuerons à être surpris par la rapidité et la nature inattendue de ces changements - car, en se rajoutant les uns aux autres, ils provoqueront des conséquences de deuxième, troisième, quatrième ordre et plus, des effets en cascade et des répercussions imprévues. Ce faisant, ils formeront une « nouvelle normalité » radicalement différente de celle que nous allons progressivement laisser derrière nous. Beaucoup de nos croyances et de nos hypothèses sur ce à quoi le monde pourrait ou devrait ressembler seront ébranlées au passage.
Cependant, les déclarations générales et radicales (du type « tout va changer ») et les analyses tranchées qui suivent le principe du « tout ou rien », doivent être employées avec beaucoup de précaution. Bien sûr, la réalité sera beaucoup plus nuancée. En soi, la pandémie ne transformera peut-être pas complètement le monde, mais elle accélérera probablement bon nombre des changements déjà en cours avant qu'elle n'éclate, ce qui entraînera à son tour d'autres modifications. Seule certitude, ces changements ne seront pas linéaires et de fortes discontinuités prévaudront. COVID-19 : la Grande réinitialisation tente d'identifier et de mettre en lumière les changements à venir, et d'apporter une modeste contribution en décrivant ce à quoi pourrait ressembler leur forme la plus souhaitable et la plus durable.
Commençons par mettre les choses en perspective : les êtres humains existent depuis environ 200 000 ans, les bactéries les plus anciennes depuis des milliards d'années et les virus depuis au moins 300 millions d'années. Par conséquent, les pandémies ont très probablement toujours existé et ont fait partie intégrante de l'histoire de l'humanité depuis que l’on a commencé à se déplacer ; au cours des 2 000 dernières années, elles ont été la règle et non l'exception. En raison de leur nature intrinsèquement perturbatrice, les épidémies se sont avérées, tout au long de l'histoire, être source de changement durable et souvent radical : elles ont déclenché des émeutes, provoqué des affrontements entre les populations et des défaites militaires, mais aussi inspiré des innovations, redessiné les frontières nationales et souvent ouvert la voie à des révolutions. Les épidémies ont forcé les empires à changer de cap - comme l'Empire byzantin lorsqu'il fut frappé par la peste de Justinien en 541-542 - et certains même à disparaître complètement - lorsque les empereurs aztèques et incas ont succombé à des germes européens avec la plupart de leurs sujets. De plus, des mesures autoritaires pour tenter de les contenir ont toujours fait partie de l'arsenal politique. Ainsi, les confinements et fermetures imposés à une grande partie du monde pour gérer la COVID-19 n’ont rien de nouveau. Ils ont couramment été utilisés pendant des siècles. Les premières formes de confinement sont apparues avec les quarantaines instituées dans le but de contenir la peste noire qui, entre 1347 et 1351, a tué environ un tiers des Européens. Du mot quaranta (qui signifie « quarante » en italien), l'idée d'enfermer les gens pendant 40 jours est née sans que les autorités ne comprennent vraiment ce qu'elles voulaient contenir, mais ces mesures ont été l'une des premières formes de « santé publique institutionnalisée » ayant contribué à légitimer « l’accumulation du pouvoir » par l'État moderne.[1] La période de 40 jours n'a aucun fondement médical ; elle a été choisie pour des raisons symboliques et religieuses : l'Ancien et le Nouveau Testament font souvent référence au nombre 40 dans le contexte de la purification - en particulier les 40 jours du Carême et les 40 jours de déluge dans la Genèse.
La propagation des maladies infectieuses a cette capacité unique d’alimenter la peur, l'anxiété et l'hystérie de masse. Ce faisant, comme nous l'avons vu, elle met également au défi notre cohésion sociale et notre capacité collective à gérer une crise. Les épidémies sont, par nature, source de divisions et de traumatismes. L’ennemi contre lequel nous luttons est invisible ; notre famille, nos amis et nos voisins peuvent tous devenir des sources d'infection ; ces rituels quotidiens que nous chérissons, comme retrouver un ami dans un lieu public, peuvent devenir un vecteur de transmission ; et les autorités qui tentent de nous protéger en appliquant des mesures de confinement sont souvent perçues comme des représentants de l'oppression. Tout au long de l'histoire, le schéma important et récurrent a été de chercher des boucs émissaires et de rejeter la faute sur l'étranger. Dans l'Europe médiévale, les Juifs ont presque toujours fait partie des victimes des pogroms les plus notoires provoqués par la peste. Un exemple tragique illustre ces propos : en 1349, deux ans après que la peste noire ait commencé à se répandre sur le continent, à Strasbourg, le jour de la Saint-Valentin, il a été demandé aux Juifs, accusés de propager la peste en polluant les puits de la ville, de se convertir. Environ 1 000 d'entre eux ont refusé et ont été brûlés vifs. Cette même année, les communautés juives d'autres villes européennes ont été anéanties, ce qui les a obligées à migrer massivement vers la partie orientale de l'Europe (en Pologne et en Russie), modifiant ainsi de façon permanente la démographie du continent. Ce qui est vrai pour l'antisémitisme européen s'applique également à la montée de l'État absolutiste, au retrait progressif de l'Église et à de nombreux autres événements historiques pouvant être attribués dans une large mesure aux pandémies. Les changements ont été si divers et étendus qu'ils ont conduit à la « fin d'une ère de soumission », mettant un terme à la féodalité et au servage et menant à l'ère des Lumières. Pour faire simple : « La peste noire a peut-être été le début non reconnu de l'homme moderne. »[2] Si des changements sociaux, politiques et économiques aussi profonds ont pu être provoqués par la peste dans le monde médiéval, la pandémie de COVID-19 pourrait-elle marquer le début d'un tournant similaire avec des conséquences durables et dramatiques pour notre monde actuel ? Contrairement à certaines épidémies passées, la COVID-19 ne constitue pas une nouvelle menace existentielle. Elle n'entraînera ni famine massive imprévue, ni défaite militaire majeure, ni changement de régime. Aucune population entière ne sera exterminée ou déplacée en raison de la pandémie. Cela n'en fait pas pour autant une analyse rassurante. En réalité, la pandémie exacerbe considérablement les dangers préexistants auxquels nous n'avons pas réussi à faire face de manière adéquate depuis trop longtemps. Elle accélérera également les tendances inquiétantes qui se sont développées sur une longue période.
Pour commencer à élaborer une réponse valable, nous avons besoin d'un cadre conceptuel (ou d'une simple carte mentale) pour nous aider à réfléchir à ce qui nous attend et à y donner un sens. Les perspectives offertes par l'histoire peuvent être particulièrement utiles. C'est pourquoi nous recherchons si souvent un « ancrage mental » rassurant capable de servir de référence lorsque nous sommes contraints de nous poser des questions difficiles sur ce qui va changer et dans quelle mesure. Pour ce faire, nous recherchons des précédents, avec des questions telles que : la pandémie est-elle comparable à la grippe espagnole de 1918 (dont on estime qu'elle a tué plus de 50 millions de personnes dans le monde en trois vagues successives) ? Pourrait-elle ressembler à la Grande Dépression qui a commencé en 1929 ? Y a-t-il une quelconque ressemblance avec le choc psychologique infligé par le 11 septembre ? Y a-t-il des similitudes avec ce qui s'est passé avec le SRAS en 2003 et la grippe H1N1 en 2009 (même à une échelle différente) ? Serait-ce comparable à la grande crise financière de 2008, mais en bien pire ? La réponse correcte, bien que fâcheuse, à toutes ces questions est : non ! Aucun de ces évènements ne correspond à la portée et au schéma de la souffrance humaine et de la destruction économique causées par la pandémie actuelle. Les retombées économiques, en particulier, ne ressemblent à aucune crise de l'histoire moderne. Comme l'ont souligné de nombreux chefs d'État et de gouvernement en pleine pandémie, nous sommes en guerre, mais avec un ennemi invisible, et bien sûr de manière métaphorique : « Si ce que nous vivons peut effectivement avoir le nom de guerre, ce n'est certainement pas une guerre typique. Après tout, l'ennemi d'aujourd'hui est commun à toute l'humanité. »[3]
Cela étant dit, la Seconde Guerre mondiale pourrait tout de même être l'un des points d'ancrage mentaux les plus pertinents dans l'effort d'analyse de ce qui va suivre. La Seconde Guerre mondiale a représenté la quintessence de la guerre de transformation, déclenchant non seulement des changements fondamentaux dans l'ordre mondial et l'économie mondiale, mais entraînant également des changements radicaux dans les attitudes et les croyances sociales qui ont finalement ouvert la voie à des politiques et des dispositions de contrat social radicalement nouvelles (comme l'entrée des femmes sur le marché du travail avant qu’elles n’obtiennent le droit de vote). Il existe évidemment des différences fondamentales entre une pandémie et une guerre (que nous examinerons plus en détail dans les pages suivantes), mais l'ampleur de leur pouvoir de transformation est comparable. Toutes deux ont le potentiel d'être une crise de transformation atteignant des proportions qui auraient été inimaginables auparavant. Cependant, nous devons nous méfier des analogies superficielles. Même dans le pire des scénarios, la COVID-19 tuera beaucoup moins de personnes que les grandes pestes, y compris les pestes noires, ou que la Seconde Guerre mondiale. En outre, l'économie d'aujourd'hui ne ressemble en rien à celles des siècles passés qui reposaient sur le travail manuel et les terres agricoles ou l'industrie lourde. Toutefois, dans le monde hautement interconnecté et interdépendant d'aujourd'hui, l'impact de la pandémie ira bien au-delà des statistiques (déjà stupéfiantes) concernant « simplement » les décès, le chômage et les faillites.
COVID-19 : la Grande réinitialisation a été écrit et publié au milieu d'une crise dont les conséquences se feront sentir pendant de nombreuses années. Il n'est pas étonnant que nous nous sentions tous un peu désorientés - un sentiment bien compréhensible lorsqu'un choc extrême s’abat, apportant avec lui l’inquiétante certitude que ses répercussions seront à la fois inattendues et inhabituelles. Cette étrangeté est bien saisie par Albert Camus dans son roman de 1947, La Peste : « Mais tous ces changements dans un sens, étaient si extraordinaires et s’étaient accomplis si rapidement, qu'il n'était pas facile de les considérer comme normaux et durables. »[4] Maintenant que l'impensable est à notre porte, que se passera-t-il ensuite, au lendemain de la pandémie, puis dans un avenir proche ?
Il est bien sûr beaucoup trop tôt pour prédire avec une précision raisonnable les implications de la COVID-19 en termes de changements considérables, mais l'objectif de ce livre est d'offrir quelques lignes directrices cohérentes et théoriquement fiables sur la suite éventuelle des événements, et de le faire de la manière la plus complète possible. Notre but est d'aider nos lecteurs à saisir le caractère multidimensionnel des changements à venir. Au minimum, comme nous le dirons, la pandémie accélérera les changements systémiques déjà apparents avant la crise : le retrait partiel de la mondialisation, la séparation croissante entre les États-Unis et la Chine, l'accélération de l'automatisation, les préoccupations relatives à la surveillance accrue, l'attrait croissant des politiques en matière de bien-être, la montée du nationalisme et la crainte de l'immigration qui en découle, la montée de la puissance technologique, la nécessité pour les entreprises d'avoir une présence en ligne encore plus forte, parmi beaucoup d'autres. Mais elle peut aller au-delà d'une simple accélération en modifiant des choses qui semblaient auparavant immuables. Elle pourrait ainsi provoquer des changements qui auraient semblé inconcevables avant que la pandémie ne frappe, tels que de nouvelles formes de politique monétaire comme l'« helicopter money » (déjà acquis), le réexamen/réétalonnage de certaines de nos priorités sociales et une recherche accrue du bien commun comme objectif politique, la notion d'équité acquérant un pouvoir politique, des mesures radicales en matière de bien-être et de fiscalité, et des réalignements géopolitiques drastiques.
L’idée principale est la suivante : les possibilités de changement et le nouvel ordre qui en résulte sont désormais illimités et n’ont d’autre frein que notre imagination, pour le meilleur ou pour le pire. Les sociétés pourraient être sur le point de devenir plus égalitaires ou plus autoritaires, ou orientées vers plus de solidarité ou plus d'individualisme, favorisant les intérêts de quelques-uns ou du plus grand nombre ; les économies, lorsqu'elles se rétabliront, pourraient prendre le chemin d'une plus grande inclusion et d’une meilleure adéquation à nos biens communs mondiaux, ou bien elles pourraient recommencer à fonctionner comme avant. Vous l’avez compris, nous devrions profiter de cette occasion sans précédent pour réimaginer notre monde, afin de le rendre meilleur et plus résilient lorsqu'il réapparaîtra de l'autre côté de cette crise.
Nous sommes conscients que tenter de couvrir la portée et l'ampleur de toutes les questions abordées dans ce livre est une tâche énorme, qui pourrait même ne pas être possible. Le sujet et toutes les incertitudes qui s'y rattachent sont gargantuesques et auraient pu remplir les pages d'une publication cinq fois plus grande que celle-ci. Mais notre objectif était d'écrire un livre relativement concis et simple pour aider le lecteur à comprendre ce qui va se passer dans une multitude de domaines. Pour interrompre au minimum le flux du texte, les informations de référence apparaissent à la fin du livre et les attributions directes ont été simplifiées. Publié en pleine crise et alors que de nouvelles vagues d'infection sont attendues, il évoluera en permanence pour tenir compte de la nature changeante du sujet. Les prochaines éditions seront mises à jour en fonction des nouvelles découvertes, des dernières recherches, des mesures politiques révisées et des réactions des lecteurs.
Ce volume est un hybride entre une version succincte d'un ouvrage académique et un essai. Il comprend de la théorie et des exemples pratiques, mais il est principalement explicatif, fournissant de nombreuses conjectures et idées sur ce à quoi le monde post-pandémique pourrait, et peut-être devrait, ressembler. Il n'offre ni simple généralisation ni recommandation pour un monde qui évolue vers une nouvelle normalité, mais nous pensons qu'il sera utile.
Ce livre est structuré autour de trois chapitres principaux, offrant une vue panoramique du futur paysage. Le premier évalue l'impact de la pandémie sur cinq « macro-catégories » principales : les facteurs économiques, sociétaux, géopolitiques, environnementaux et technologiques. Le deuxième examine les effets au niveau micro, sur des industries et des entreprises spécifiques. Le troisième émet des hypothèses sur la nature des conséquences possibles au niveau individuel.

1. RÉINITIALISATION « MACRO »

La première étape de notre voyage explore cinq « macro-catégories » qui offrent un cadre analytique complet pour comprendre ce qui se passe dans le monde d'aujourd'hui et comment cela pourrait évoluer. Pour faciliter la lecture, nous les parcourons séparément par thème. En réalité, ils sont interdépendants, et c'est par là que nous commençons : notre cerveau nous fait penser en termes linéaires, mais le monde qui nous entoure est non linéaire, c'est-à-dire complexe, capable de s’adapter, rapide et ambigu.

1.1. Cadre conceptuel - Trois caractéristiques déterminantes du monde actuel
La réinitialisation « macro » aura lieu dans le contexte des trois forces séculaires dominantes qui façonnent notre monde actuel : l'interdépendance, la vitesse et la complexité. Ce trio exerce sa force, à un degré plus ou moins grand, sur nous tous, qui que nous soyons, où que nous soyons.
1.1.1. Interdépendance
Si un seul mot devait distiller l'essence du XXIe siècle, ce serait « interdépendance ». Sous-produit de la mondialisation et du progrès technologique, il peut être défini essentiellement comme la dynamique de dépendance réciproque entre les éléments qui composent un système. Le fait que la mondialisation et le progrès technologique aient tant progressé au cours des dernières décennies a incité certains experts à qualifier le monde actuel d’« hyperconnecté » - une variante de l'interdépendance sous stéroïdes ! Que signifie cette interdépendance dans la pratique ? Simplement que le monde est « concaténé » : connecté. Au début des années 2010, Kishore Mahbubani, un universitaire et ancien diplomate de Singapour, a expliqué cette réalité avec une métaphore nautique : « Les 7 milliards de personnes qui vivent sur notre planète ne vivent plus dans une centaine de bateaux distincts [pays] ; elles vivent dans 193 cabines à bord du même bateau. » Selon ses propres termes, c'est l'une des plus grandes transformations jamais réalisées. En 2020, il a approfondi cette métaphore dans le contexte de la pandémie en écrivant : « Si nous sommes aujourd'hui 7,5 milliards de personnes les unes sur les autres sur un bateau de croisière infecté par le virus, est-il logique de nettoyer et de récurer uniquement nos cabines personnelles tout en ignorant les couloirs et les conduites d’aération extérieures, par lesquels le virus voyage ? La réponse est clairement non. Pourtant, c'est ce que nous avons fait. ... Puisque nous sommes maintenant dans le même bateau, l'humanité doit prendre soin du bateau mondial dans son ensemble. »[5]
Un monde interdépendant est un monde d’une profonde connectivité systémique, dans lequel tous les risques s'influencent mutuellement à travers un réseau d'interactions complexes. Dans ces conditions, l'affirmation selon laquelle un risque économique sera confiné à la sphère économique ou qu'un risque environnemental n'aura pas de répercussions sur des risques de nature différente (économique, géopolitique, etc.) n'est plus défendable. Nous avons tous en tête les risques économiques qui se transforment en risques politiques (comme une forte hausse du chômage entraînant des foyers de troubles sociaux), ou les risques technologiques qui se transforment en risques sociétaux (comme la question du traçage de la pandémie sur les téléphones portables source de réaction brutale au sein de la société). Pris un à un, les risques individuels - qu'ils soient de nature économique, géopolitique, sociétale ou environnementale - donnent la fausse impression de pouvoir être contenus ou atténués ; mais en réalité, la connectivité systémique montre qu'il s'agit en fait d'un concept artificiel. Dans un monde interdépendant, les risques s'amplifient les uns les autres et, ce faisant, ont un effet domino. C'est pourquoi isolement ou confinement ne peuvent rimer avec interdépendance et interconnexion.
Le graphique ci-dessous, extrait du Global Risks Report 2020 du Forum Économique Mondial,[6] le montre clairement. Il illustre la nature interconnectée des risques auxquels nous sommes collectivement confrontés ; chaque risque individuel entre toujours en conflit avec ceux de sa propre macro-catégorie, mais aussi avec ceux des autres (les risques économiques apparaissent en bleu, les risques géopolitiques en orange, les risques sociétaux en rouge, les risques environnementaux en vert et les risques technologiques en violet). De cette manière, chaque risque individuel renferme le potentiel de créer des effets de ricochet en provoquant d'autres risques. Comme l'indique clairement le graphique, un risque de « maladies infectieuses » aura forcément un effet direct sur « l'échec de la gouvernance mondiale », « l'instabilité sociale », « le chômage », « les crises fiscales » et « la migration involontaire » (pour n'en citer que quelques-uns). Chacun d'entre eux influencera à son tour d'autres risques individuels, ce qui signifie que le risque individuel ayant déclenché la chaîne d'effets (dans ce cas particulier, les « maladies infectieuses ») finit par amplifier de nombreux autres risques non seulement dans sa propre macro-catégorie (risques sociétaux), mais aussi dans les quatre autres. Cela montre le phénomène de contagion par connectivité systémique. Dans les sous-chapitres suivants, nous examinons ce que le risque de pandémie pourrait entraîner d'un point de vue économique, sociétal, géopolitique, environnemental et technologique.
carte des risques mondiaux.jpg
Source : Forum Économique Mondial, The Global Risks Report 2020, Image IV : Carte des interconnexions des risques mondiaux en 2020, enquête du Forum Économique Mondial sur la perception des risques mondiaux 2019-2020

L'interdépendance a un effet conceptuel important : elle invalide la « pensée en silo ». Étant donné que ce qui compte en définitive, ce sont la convergence et la connectivité systémique, il est insensé et futile d'aborder un problème ou d'évaluer un problème ou un risque séparément des autres. Cette « pensée en silo » explique en partie pourquoi, dans le passé, tant d'économistes n'ont pas réussi à prévoir la crise du crédit (en 2008) et pourquoi si peu de politologues ont vu venir le Printemps arabe (en 2011). Aujourd'hui, le problème est le même avec la pandémie. Les épidémiologistes, les spécialistes de la santé publique, les économistes, les spécialistes des sciences sociales et tous les autres scientifiques et experts qui s'efforcent d'aider les décideurs à comprendre ce qui les attend ont des difficultés à franchir les frontières de leur propre discipline (et parfois en sont même incapables). C'est pourquoi il est si diablement difficile de faire des compromis complexes, comme par exemple : faut-il contenir la progression de la pandémie ou rouvrir l'économie ? La plupart des experts, et c’est compréhensible, finissent par être cantonnés à des domaines de plus en plus étroits. Par conséquent, ils n’ont pas le recul nécessaire pour relier les nombreux points différents qui fournissent le tableau plus complet dont les décideurs ont désespérément besoin.
1.1.2. Vitesse
Ce qui précède montre clairement que le progrès technologique et la mondialisation sont les principaux « coupables » d'une plus grande interdépendance. En outre, ils ont créé une telle culture de l'instantanéité qu'il n'est pas exagéré de prétendre que, dans le monde d'aujourd'hui, tout va beaucoup plus vite qu'avant. S’il ne fallait retenir qu’une chose pour expliquer cette étonnante augmentation de la vitesse, ce serait sans aucun doute Internet. Plus de la moitié (52 %) de la population mondiale est aujourd'hui connectée, contre moins de 8 % il y a 20 ans ; en 2019, plus de 1,5 milliard de smartphones - symbole et vecteur de vitesse qui nous permet d'être joignables partout et à tout moment - ont été vendus dans le monde. L'Internet des objets (IoT) relie aujourd'hui 22 milliards d'appareils en temps réel, allant des voitures aux lits d'hôpitaux, des réseaux électriques aux pompes des stations d'eau, en passant par les fours de cuisine et les systèmes d'irrigation agricole. Ce nombre devrait atteindre 50 milliards ou plus en 2030. L'augmentation de la vitesse peut également s’expliquer par l'effet de « rareté » : à mesure que les sociétés s'enrichissent, le temps devient plus précieux et est donc perçu comme toujours plus rare. Cela peut expliquer les études montrant que les habitants des villes riches marchent toujours plus vite que ceux des villes pauvres - ils n'ont pas de temps à perdre ! Quelle que soit l'explication causale, la finalité de tout cela est claire : en tant que consommateurs et producteurs, conjoints et parents, dirigeants et partisans, nous sommes tous soumis à des changements rapides constants, bien que discontinus.
La vitesse est présente partout ; qu'il s'agisse d'une crise, d'un mécontentement social, du développement et de l'adoption de technologies, de bouleversements géopolitiques, des marchés financiers et, bien sûr, de la manifestation de maladies infectieuses - aujourd’hui, tout est passé en mode accéléré. Par conséquent, nous vivons dans une société en temps réel, avec le sentiment tenace que le rythme de la vie ne cesse d'accélérer. Cette nouvelle culture de l'instantanéité, obsédée par la vitesse, se manifeste dans tous les aspects de notre vie, des chaînes d'approvisionnement « juste à temps » aux transactions « à haute fréquence », du speed dating aux fast-foods. Il est si répandu que certains experts appellent ce nouveau phénomène la « dictature de l'urgence ». Elle peut en effet prendre des formes extrêmes. Les recherches effectuées par les scientifiques de Microsoft montrent, par exemple, qu'il suffit d'un ralentissement de 250 millisecondes (un quart de seconde) pour qu'un site web perde des visites au profit de ses concurrents « plus rapides » ! Le résultat global est que la durée de vie d'une politique, d'un produit ou d'une idée, et le cycle de vie d'un décideur ou d'un projet, se réduisent fortement et souvent de manière imprévisible.
Rien n'illustre de façon aussi frappante cette situation que la vitesse fulgurante à laquelle la COVID-19 a progressé en mars 2020. En moins d'un mois, suite au maelström provoqué par la vitesse vertigineuse à laquelle la pandémie a englouti la plus grande partie du monde, il semble qu’une toute nouvelle ère ait commencé à se dessiner. Le début de l'épidémie était supposé avoir eu lieu en Chine quelque temps auparavant, mais la progression mondiale exponentielle de la pandémie a pris de nombreux décideurs et une majorité du public par surprise, car il nous est généralement difficile, d’un point de vue cognitif, de saisir la signification de la croissance exponentielle. Considérons les points suivants en termes de « temps de doublement » : si une pandémie se développe à 30 % par jour (comme la COVID-19 l'a fait vers la mi-mars pour certains des pays les plus touchés), les cas (ou décès) enregistrés doubleront en un peu plus de deux jours. Si ce développement est de 20 %, il faudra entre quatre et cinq jours ; et s’il est de 10 %, il faudra un peu plus d'une semaine. En d’autres termes, au niveau mondial, il a fallu trois mois à la COVID-19 pour atteindre 100 000 cas, 12 jours pour doubler et atteindre 200 000 cas, quatre jours pour atteindre 300 000 cas, puis 400 000 et 500 000 cas ont été atteints en deux jours chacun. Des chiffres à vous donner le tournis - une vitesse extrême en action ! La croissance exponentielle est si déroutante pour nos fonctions cognitives que nous y faisons souvent face en développant une « myopie » exponentielle,[7] nous considérons alors cette croissance comme « très rapide », rien de plus. Dans une célèbre expérience menée en 1975, deux psychologues ont découvert que lorsque nous devons prédire un processus exponentiel, nous l’estimons souvent au dixième de sa vraie valeur.[8] Comprendre cette dynamique de croissance et la puissance des exponentielles permet de déterminer pourquoi la vitesse est un tel enjeu et pourquoi la rapidité d'intervention visant à freiner le taux de croissance est si cruciale. Ernest Hemingway l'avait compris. Dans son roman Le soleil se lève aussi, deux personnages ont la conversation suivante : « Comment avez-vous fait faillite ? », demanda Bill. « De deux façons », répondit Mike. « Progressivement... puis subitement. » Il en va de même pour les grands changements systémiques et les perturbations en général : les choses ont tendance à changer progressivement au début, puis d'un seul coup. Attendez-vous à la même chose pour la réinitialisation « macro ».
Non seulement la vitesse prend des formes extrêmes, mais elle peut aussi engendrer des effets pervers. L'impatience en est une, par exemple. Ses effets peuvent être constatés de la même manière dans le comportement des participants aux marchés financiers (de nouvelles recherches suggérant que l’élan du marché, basé sur la vitesse, conduit les prix des actions à s'écarter de manière persistante de leur valeur fondamentale ou prix « correct ») et dans celui des électeurs lors d'une élection. Cette dernière aura une importance cruciale au cours de la période post-pandémique. Les gouvernements, par nécessité, prennent un certain temps pour prendre des décisions et les mettre en œuvre : ils sont obligés de tenir compte de nombreux groupes électoraux différents et d'intérêts contradictoires, d'équilibrer les préoccupations nationales avec les considérations extérieures et d'obtenir une approbation législative, avant de mettre en marche la machine bureaucratique pour appliquer toutes ces décisions. En revanche, les électeurs attendent des résultats et des améliorations politiques presque immédiats, qui, lorsqu'ils n'arrivent pas assez vite, entraînent une déception quasi instantanée. Ce manque de synchronisme entre deux groupes différents (les décideurs politiques et le public) dont l'horizon temporel diffère si nettement constituera un grave problème, très difficile à gérer dans le contexte de la pandémie. La vitesse du choc et (la profondeur) de la douleur infligée ne seront pas et ne pourront pas être égalées du côté politique.
La vitesse a également conduit de nombreux observateurs à établir une fausse équivalence en comparant la grippe saisonnière et la COVID-19. Cette comparaison, faite à maintes reprises au cours des premiers mois de la pandémie, était trompeuse et conceptuellement fausse. Prenons l'exemple des États-Unis pour insister sur ce point et mieux saisir le rôle qu’a joué la vitesse ici. D’après les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), entre 39 et 56 millions d'Américains ont contracté la grippe pendant la saison hivernale 2019-2020, avec entre 24 000 et 62 000 décès.[9] En revanche, et selon l'université Johns Hopkins, le 24 juin 2020, plus de 2,3 millions de personnes avaient été diagnostiquées avec la COVID-19 et près de 121 000 personnes en sont mortes.[10] Mais la comparaison s'arrête là ; elle est dénuée de sens pour deux raisons : 1) les chiffres de la grippe correspondent à une estimation du fardeau total de la grippe alors que les chiffres de la COVID-19 sont des cas confirmés ; et 2) la grippe saisonnière se propage en vagues « douces » sur une période allant jusqu'à six mois selon un schéma régulier alors que le virus de la COVID-19 se répand comme un tsunami selon un schéma ciblé sur une zone (dans une poignée de villes et de régions où il se concentre) et, ce faisant, peut submerger et encombrer les capacités de soins de santé, monopolisant les hôpitaux au détriment des patients non atteints de la COVID-19. La seconde raison - la vitesse à laquelle la pandémie de COVID-19 se développe et la soudaineté avec laquelle les clusters apparaissent - fait toute la différence et rend hors de propos la comparaison avec la grippe.
La vitesse est à l'origine de la première comme de la deuxième raison : dans une grande majorité de pays, la rapidité avec laquelle l'épidémie a progressé a rendu impossible la mise en place de capacités de dépistage suffisantes, et elle a ensuite submergé de nombreux systèmes de santé nationaux équipés pour faire face à une grippe saisonnière prévisible, récurrente et plutôt lente, mais pas à une pandémie « super rapide ».
Une autre conséquence importante à grande portée de la vitesse est que les décideurs disposent de plus d'informations et d'analyses que jamais auparavant mais de moins de temps pour décider. Pour les responsables politiques et les chefs d'entreprise, la nécessité d'acquérir une perspective stratégique se heurte de plus en plus fréquemment aux pressions quotidiennes des décisions immédiates, particulièrement évidentes dans le contexte de la pandémie, et renforcées par la complexité, comme nous le verrons dans la section suivante.
1.1.3. Complexité
Dans sa forme la plus simple, la complexité peut être définie par ce que nous ne comprenons pas ou avons du mal à comprendre. Quant à un système complexe, le psychologue Herbert Simon l'a défini comme « un système composé d'un grand nombre de parties qui interagissent de manière non simple. »[11] Les systèmes complexes sont souvent caractérisés par l'absence de liens de causalité visibles entre leurs éléments, ce qui les rend pratiquement impossibles à prévoir. Au fond de nous, nous avons le sentiment que plus un système est complexe, plus la probabilité est grande que quelque chose tourne mal et qu'un accident ou une aberration se produise et se propage.
La complexité peut être mesurée approximativement par trois facteurs : « 1) la quantité de contenu informationnel ou le nombre de composants dans un système ; 2) l'interconnexion - définie comme la dynamique de la réactivité réciproque - entre ces informations ou composants ; et 3) l'effet de non-linéarité (les éléments non linéaires sont souvent appelés « points de bascule »). La non-linéarité est une caractéristique clé de la complexité car elle signifie que le changement d’un seul élément au sein d'un système peut avoir un effet surprenant et disproportionné ailleurs. »[12] C'est pour cette raison que les modèles de pandémie donnent souvent des résultats très variés : une différence de postulat concernant un seul élément du modèle peut affecter considérablement le résultat final. Dès lors que l'on entend parler de « cygnes noirs », d'« inconnues connues » ou d'« effet papillon », la non-linéarité est à l'œuvre ; il n'est donc pas surprenant que l'on associe souvent la complexité du monde aux « surprises », aux « perturbations » et à l’« incertitude ». Par exemple, en 2008, combien de « spécialistes » avaient prévu que les titres adossés à des créances hypothécaires aux États-Unis paralyseraient les banques du monde entier et, à terme, amèneraient le système financier mondial au bord de l'effondrement ? Et au cours des premières semaines de 2020, combien de décideurs avaient prévu l'ampleur des dégâts qu'une éventuelle pandémie pourrait causer à certains des systèmes de santé les plus sophistiqués du monde et les dommages considérables que cela infligerait à l'économie mondiale ?
Une pandémie est un système adaptatif complexe fait de nombreuses composantes ou informations différentes (aussi diverses que la biologie ou la psychologie), dont le comportement est influencé par des variables telles que le rôle des entreprises, les politiques économiques, l'intervention du gouvernement, les politiques de santé ou la gouvernance nationale. Pour cette raison, elle peut et doit être considérée comme un « réseau vivant » qui s'adapte aux conditions changeantes - pas quelque chose de gravé dans le marbre, mais un système d'interactions à la fois complexe et capable de s’adapter. Il est complexe parce qu'il représente un enchevêtrement d'interdépendance et d'interconnexions dont il est issu, et adaptatif dans le sens où son « comportement » est déterminé par les interactions entre les nœuds (les organisations, les personnes - nous !) qui peuvent devenir confus et « indisciplinés » en période de stress (Nous adapterons-nous aux normes du confinement ? Une majorité d'entre nous respectera-t-elle - ou non - les règles ? etc.) La gestion (le confinement, dans ce cas particulier) d'un système adaptatif complexe exige une collaboration continue en temps réel mais en constante évolution entre un vaste éventail de disciplines, et entre différents domaines au sein de ces disciplines. Pour donner un exemple général et trop simplifié, l'endiguement de la pandémie de coronavirus nécessitera un réseau de surveillance mondial capable d'identifier les nouveaux foyers dès leur apparition, des laboratoires en de multiples endroits du monde pouvant rapidement analyser les nouvelles souches virales et mettre au point des traitements efficaces, de grandes infrastructures informatiques pour que les communautés puissent se préparer et réagir efficacement, des mécanismes politiques appropriés et coordonnés pour mettre en œuvre efficacement les décisions une fois prises, etc. Le point important est le suivant : chaque activité distincte est nécessaire en soi pour faire face à la pandémie, mais elle est insuffisante si elle n'est pas envisagée parallèlement aux autres. Il en résulte que ce système adaptatif complexe est plus grand que la somme de ses parties. Son efficacité dépend de son fonctionnement global, et il est aussi fort que son maillon le plus faible.
De nombreux experts ont assimilé à tort la pandémie de COVID-19 à un événement de type « cygne noir » simplement parce qu'elle présente toutes les caractéristiques d'un système adaptatif complexe. Mais en réalité, il s'agit d'un événement de type « cygne blanc », quelque chose d'explicitement présenté comme tel par Nassim Taleb dans Le cygne noir publié en 2007 : quelque chose qui se produirait finalement avec beaucoup de certitude[13] En effet ! Depuis des années, des organisations internationales comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS), des institutions comme le Forum Économique Mondial et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI - lancée lors de la réunion annuelle de 2017 à Davos), et des personnes comme Bill Gates nous avertissent du risque de pandémie à venir, en précisant même qu’elle : 1) émergerait dans un endroit très peuplé où le développement économique force les gens et la faune à cohabiter ; 2) se répandrait rapidement et silencieusement en exploitant les réseaux de voyages et de commerce humains ; et 3) atteindrait plusieurs pays en déjouant les mesures d’endiguement. Comme nous le verrons dans les chapitres suivants, il est essentiel de bien caractériser la pandémie et d'en comprendre les caractéristiques, car c'est sur elles que se sont basés les différents types de préparation. De nombreux pays asiatiques ont réagi rapidement car ils étaient préparés sur le plan logistique et organisationnel (en raison du SRAS) et ont ainsi pu atténuer l'impact de la pandémie. En revanche, de nombreux pays occidentaux n'étaient pas préparés et ont été ravagés par la pandémie - ce n'est pas une coïncidence si ce sont eux qui ont le plus fait circuler la fausse idée d'un événement de type « cygne noir ». Toutefois, nous pouvons affirmer avec certitude que la pandémie (un événement de type « cygne blanc » à forte probabilité et aux conséquences importantes) provoquera de nombreux événements de type « cygne noir » par des effets de deuxième, troisième, quatrième ordre et plus. Il est difficile, voire impossible, de prévoir ce qui pourrait se passer en bout de chaîne lorsque des effets d'ordre multiple et les cascades de conséquences en découlant se produisent après des pics de chômage, que des entreprises font faillite et que certains pays sont au bord de l'effondrement. Aucun de ces événements n'est imprévisible en soi, mais c'est leur propension à créer des tempêtes parfaites lorsqu'ils s'ajoutent à d'autres risques qui nous surprendra. En résumé, la pandémie n'est pas un événement de type « cygne noir », mais certaines de ses conséquences le seront.
Le point fondamental ici est le suivant : la complexité crée des limites à notre connaissance et à notre compréhension des choses ; il se pourrait donc que la complexité croissante d'aujourd'hui dépasse littéralement les capacités des hommes politiques en particulier - et des décideurs en général - à prendre des décisions en connaissance de cause. Un physicien théoricien devenu chef d'État (le président de la République d'Arménie, Armen Sarkissian) a soulevé ce point lorsqu'il a inventé l'expression « politique quantique », décrivant comment le monde classique de la physique post-Newtonienne - linéaire, prévisible et même déterministe dans une certaine mesure - avait cédé la place au monde quantique : fortement interconnecté et incertain, incroyablement complexe et également changeant selon la position de l'observateur. Cette expression rappelle la physique quantique, qui explique comment tout fonctionne et est « la meilleure description que nous ayons de la nature des particules qui composent la matière et des forces avec lesquelles elles interagissent. »[14] La pandémie de COVID-19 a mis à nu ce monde quantique.
Modifié en dernier par PetitHommeLibre le 10 mai 2021, 15:46, modifié 2 fois.
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Le meilleur est pour la fin... du point de vue individuel...

3. RÉINITIALISATION INDIVIDUELLE
Comme pour les effets macro et micro, la pandémie aura des conséquences profondes et diverses pour nous tous en tant qu'individus. Elle a déjà bouleversé la vie de beaucoup d’entre nous. À ce jour, la COVID-19 a forcé une majorité de personnes dans le monde entier à s'isoler de leur famille et de leurs amis, a jeté le désordre complet dans leurs projets personnels et professionnels et a profondément ébranlé leur sentiment de sécurité économique et parfois psychologique et physique. Elle a rappelé à chacun de nous sa fragilité humaine innée, ses faiblesses et ses défauts. Cette prise de conscience, combinée au stress engendré par le confinement et au profond sentiment d'incertitude au sujet de ce qui nous attend, pourrait, bien que subrepticement, nous changer et changer notre rapport avec les autres et avec notre monde. Pour certains, ce qui a commencé comme un changement pourrait finir comme une réinitialisation individuelle.

3.1. Redéfinir notre humanité
3.1.1. Le meilleur de nous-mêmes ?
Les psychologues soulignent que la pandémie, comme la plupart des événements transformateurs, a la capacité de faire ressortir le meilleur et le pire en nous. Ange ou démon : lequel l’emporte jusqu'à présent ?
À première vue, il semble que la pandémie ait pu rassembler les gens. En mars 2020, des images en provenance d'Italie, le pays le plus touché à l'époque, donnaient l'impression que l'« effort de guerre » collectif était l'un des seuls aspects positifs inattendus de la catastrophe COVID-19 qui engloutissait le pays. Alors que toute la population était confinée chez elle, d'innombrables exemples ont montré que les gens avaient non seulement plus de temps les uns pour les autres, mais semblaient aussi être plus gentils. Les exemples de cette sensibilité collective accrue allaient des célèbres chanteurs d'opéra poussant la chansonnette pour leurs voisins depuis leur balcon, à un rituel nocturne où la population chantait les louanges des professionnels de santé (un phénomène qui s'est étendu à presque toute l'Europe), en passant par divers actes d'entraide et de soutien aux personnes dans le besoin. L'Italie a en quelque sorte ouvert la voie, et depuis, pendant la période de confinement et dans le monde entier, il y a eu de nombreux exemples comparables de solidarité personnelle et sociale remarquable. Partout, de simples actes de gentillesse, de générosité et d'altruisme semblent devenir la norme. En termes de valeurs, les notions de coopération, d'idées communautaires, de sacrifice de l'intérêt personnel pour le bien commun et de bienveillance ont été mises en avant. À l'inverse, les manifestations de pouvoir, de popularité et de prestige individuels ont été mal vues, éclipsant même l'attrait des « riches et célèbres » qui s'est estompé à mesure que la pandémie progressait. Un commentateur a observé que le coronavirus avait pour effet de rapidement « démanteler le culte de la célébrité », un élément clé de notre modernité : « Le rêve de la mobilité des classes se dissipe lorsque la société se confine, que l'économie stagne, que le nombre de morts augmente et que l'avenir de chacun est gelé dans son propre appartement surpeuplé ou palais somptueux. La différence entre les deux n'a jamais été aussi évidente. »[141] Diverses observations de ce type ont incité non seulement les commentateurs sociaux mais aussi le grand public lui-même à se demander si la pandémie avait réussi à faire ressortir le meilleur de nous et, ce faisant, à nous amener à rechercher plus de sens. De nombreuses questions sont venues à l'esprit, comme : La pandémie pourrait-elle donner naissance à des êtres meilleurs et à un monde meilleur ? Sera-t-elle suivie d'un changement de valeurs ? Serons-nous plus enclins à entretenir nos liens humains et plus désireux de maintenir nos connexions sociales ? En termes simples : allons-nous devenir plus attentionnés et plus compatissants ?
Si l'on se fie à l'histoire, les catastrophes naturelles, comme les ouragans et les tremblements de terre, rapprochent les gens, tandis que les pandémies font le contraire : elles les éloignent. La raison pourrait être la suivante : confrontées à une catastrophe naturelle soudaine, violente et souvent brève, les populations se lient entre elles et ont tendance à se rétablir relativement vite. En revanche, les pandémies sont des événements de plus longue durée, qui suscitent souvent des sentiments de méfiance permanents (vis-à-vis des autres) enracinés dans une peur primitive de mourir. Psychologiquement, la conséquence la plus importante de la pandémie est de générer une quantité phénoménale d'incertitude, qui se transforme souvent en source d'angoisse. Nous ne savons pas de quoi demain sera faut (y aura-t-il une autre vague de COVID-19 ? Affectera-t-elle les personnes que j'aime ? Vais-je garder mon emploi ?) et un tel manque de sécurité nous rend fragiles et troublés. En tant qu'êtres humains, nous avons soif de certitude, d'où la nécessité d'une « fermeture cognitive », tout ce qui peut contribuer à effacer l'incertitude et l'ambiguïté qui paralysent notre capacité à fonctionner « normalement ». Dans le contexte d'une pandémie, les risques sont complexes, difficiles à appréhender et largement inconnus. Face à eux, nous sommes plus susceptibles de nous replier sur nous-mêmes que de nous tourner vers les besoins des autres, comme cela tend à se produire lors de catastrophes naturelles (ou non) soudaines (contrairement aux premières impressions dominantes véhiculées par les médias). Cela devient à son tour une profonde source de honte, un sentiment clé qui détermine les attitudes et les réactions des gens pendant les pandémies. La honte est une émotion morale qui équivaut à se sentir mal : un sentiment inconfortable qui combine le regret, la haine de soi et un vague sentiment de « déshonneur » de ne pas avoir fait « ce qu'il fallait ». La honte a été décrite et analysée dans d'innombrables romans et textes littéraires rédigés sur des épidémies historiques. Elle peut prendre des formes aussi radicales et horribles que des parents abandonnant leurs enfants à leur sort. Au début du Décaméron, une série de nouvelles qui racontent l'histoire d'un groupe d'hommes et de femmes abrités dans une villa alors que la peste noire ravage Florence en 1348, Boccaccio écrit que : « les pères et les mères abandonnaient leurs propres enfants à leur sort, sans soins, sans visite. » Dans la même veine, de nombreux récits littéraires sur les pandémies passées, comme Journal de l'Année de la Peste de Defoe ou Les Fiancés de Manzoni, racontent comment, si souvent, la peur de la mort finit par l'emporter sur toutes les autres émotions humaines. Dans chaque situation, des individus sont contraints de prendre des décisions pour sauver leur propre vie, ce qui entraîne une honte profonde due à l'égoïsme de leur choix ultime. Heureusement, il y a toujours des exceptions, comme nous l'avons vu de manière très poignante lors de l’épidémie de COVID-19, comme par exemple parmi les infirmières et les médecins dont les multiples actes de compassion et de courage en tant d'occasions ont largement dépassé le devoir professionnel. Mais il semble que ce ne soit que cela - des exceptions ! Dans La grande grippe,[142] un livre qui analyse les effets de la grippe espagnole sur les États-Unis à la fin de la Première Guerre mondiale, l'historien John Barry raconte que les travailleurs de la santé ne trouvaient pas assez de volontaires pour les aider. Plus la grippe devenait virulente, moins les gens étaient prêts à se porter volontaires. Le sentiment de honte collective qui s'en est suivi pourrait être l'une des raisons pour lesquelles nos connaissances générales sur la pandémie de 1918-1919 sont si faibles, malgré le fait que, aux États-Unis seulement, elle a tué 12 fois plus de personnes que la guerre elle-même. Cela explique peut-être aussi pourquoi, à ce jour, si peu de livres ou de pièces ont été écrits sur le sujet.
D’après les psychologues, la fermeture cognitive implique souvent une façon de penser en noir et blanc et des solutions simplistes[143] - un terrain propice aux théories du complot et à la propagation de rumeurs, de fausses nouvelles, de demi-vérités et d'autres idées pernicieuses. Dans un tel contexte, nous recherchons le leadership, l'autorité et la clarté, ce qui signifie que la question de savoir à qui nous faisons confiance (au sein de notre communauté immédiate et parmi nos dirigeants) devient critique. En conséquence, il en va de même pour le contraire : de qui nous méfions-nous ? Dans des conditions de stress, l'attrait de la cohésion et de l'unité augmente, ce qui nous amène à nous regrouper autour de notre clan ou de notre groupe, et à devenir généralement plus sociable en son sein, mais pas en dehors. Il semble tout à fait naturel que notre sentiment de vulnérabilité et de fragilité s’intensifie, tout comme notre dépendance vis-à-vis de notre entourage, comme pour un bébé ou une personne fragile. Notre attachement à nos proches se renforce, avec un sentiment d'appréciation renouvelé pour tous ceux que nous aimons : la famille et les amis. Mais il y a un côté plus sombre à tout cela. Cela déclenche également une montée des sentiments patriotiques et nationalistes, avec des considérations religieuses et ethniques troublantes qui entrent également en ligne de compte. En fin de compte, ce mélange toxique fait ressortir ce qu'il y a de pire en nous en tant que groupe social. Orhan Pamuk (l'auteur turc qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2006 et dont le dernier roman, Nights of Plague, doit être publié fin 2020) raconte comment les gens ont toujours réagi aux épidémies en répandant des rumeurs et de fausses informations et en présentant la maladie comme étrangère et introduite avec des intentions malveillantes. Cette attitude nous amène à chercher un bouc émissaire - le point commun de toutes les épidémies de l'histoire - et c'est la raison pour laquelle « ces accès de violence aussi imprévisibles qu’incontrôlables, ces ouï-dire, ces mouvements de panique et de rébellion apparaissent dès la Renaissance dans nombre de récits d’épidémies. »[144] Pamuk ajoute : « L’histoire et la mémoire littéraire des épidémies nous montrent que l’intensité de la souffrance, la peur de la mort, la terreur métaphysique et le sens du surnaturel chez la population affligée étaient proportionnels à l’intensité de leur colère et de leur insatisfaction politique. »
La pandémie de COVID-19 nous a montré à tous sans équivoque que nous vivons dans un monde interconnecté et pourtant largement dépourvu de solidarité entre les nations et souvent même en leur sein. Tout au long des périodes de confinement, des exemples remarquables de solidarité personnelle ont fait surface, ainsi que des contre-exemples de comportement égoïste. Au niveau mondial, la vertu de l'entraide a brillé par son absence - et ce malgré les preuves anthropologiques que ce qui nous distingue en tant qu'êtres humains est la capacité de coopérer les uns avec les autres et de former dans le processus quelque chose de plus grand et de plus important que nous-mêmes. La COVID-19 entraînera-t-elle un repli sur soi ou nourrira-t-elle le sens inné de l'empathie et de la collaboration, encourageant les humains à une plus grande solidarité ? Les exemples des pandémies précédentes ne sont pas encourageants, mais cette fois une différence fondamentale existe : nous sommes tous conscients que sans une plus grande collaboration, nous ne pourrons pas relever les défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés collectivement. Pour le dire le plus simplement possible, si, en tant qu'êtres humains, nous ne collaborons pas pour faire face à nos défis existentiels (l'environnement et la chute libre de la gouvernance mondiale, entre autres), nous sommes condamnés. Ainsi, nous n'avons pas d'autre choix que de faire appel au meilleur de nous-mêmes.
3.1.2. Les choix moraux
La pandémie nous a tous obligés, citoyens et décideurs politiques, volontairement ou non, à entrer dans un débat philosophique sur la manière la moins dommageable possible de maximiser le bien commun. Avant tout, elle nous a incités à réfléchir davantage à ce que signifie réellement le bien commun. Le bien commun est ce qui profite à la société dans son ensemble, mais comment décider collectivement ce qui est le mieux pour nous en tant que communauté ? S'agit-il de préserver à tout prix la croissance du PIB et l'activité économique pour tenter d'éviter une hausse du chômage ? S'agit-il de prendre soin des membres les plus fragiles de notre communauté et de faire des sacrifices les uns pour les autres ? S'agit-il d'une situation intermédiaire et, si oui, quels sont les compromis à faire ? Certaines écoles de pensée philosophiques, comme le libertarianisme (pour lequel la liberté individuelle est la plus importante) et l'utilitarisme (pour lequel la recherche du meilleur résultat pour le plus grand nombre a plus de sens) pourraient même contester que le bien commun est une cause qui mérite d'être défendue, mais les conflits entre des théories morales concurrentes peuvent-ils être résolus ? La pandémie les a portés à ébullition, et provoqué des débats ardents entre les camps opposés. De nombreuses décisions qualifiées de « froides » et rationnelles, motivées exclusivement par des considérations économiques, politiques et sociales, sont en fait profondément influencées par la philosophie morale - la recherche d'une théorie capable d'expliquer ce que nous devrions faire. En fait, presque toutes les décisions relatives à la meilleure façon de faire face à la pandémie pourraient être considérées comme un choix éthique, ce qui montre que, dans presque tous les cas, les pratiques humaines obéissent à des considérations morales. Dois-je donner à ceux qui n'ont rien et faire preuve d'empathie envers ceux dont l'opinion diffère de la mienne ? Est-il normal de mentir au public pour le plus grand bien ? Est-il acceptable de ne pas aider mes voisins infectés par la COVID-19 ? Dois-je licencier un certain nombre d'employés dans l'espoir de maintenir mon entreprise à flot pour les autres ? Puis-je me retirer dans ma résidence secondaire pour ma propre sécurité et mon propre confort ou dois-je la prêter à quelqu'un dont les besoins dépassent les miens ? Dois-je ignorer l'ordre d'enfermement pour aider un ami ou un membre de ma famille ? Chaque décision, petite ou grande, a une composante éthique, et la façon dont nous répondons à toutes ces questions est ce qui nous permet finalement d'aspirer à une vie meilleure.
Comme toutes les notions de philosophie morale, l'idée de bien commun est insaisissable et contestable. Depuis le début de la pandémie, elle a provoqué de furieux débats sur la question de savoir s'il fallait utiliser un calcul utilitariste pour tenter d'apprivoiser la pandémie ou s'en tenir au sacro-saint principe du caractère sacré de la vie.
Rien ne résume mieux la question du choix éthique que le débat qui a fait rage pendant les premiers confinements sur le compromis entre la santé publique et le coup porté à la croissance. Comme nous l'avons dit précédemment, presque tous les économistes ont brisé le mythe selon lequel le sacrifice de quelques vies sauvera l'économie mais, indépendamment du jugement de ces experts, le débat et les arguments ne se sont pas arrêtés là. Aux États-Unis en particulier, mais pas exclusivement, certains responsables politiques ont estimé qu'il était justifié de donner plus de valeur à l'économie qu’à la vie, approuvant un choix politique qui aurait été inimaginable en Asie ou en Europe, où de telles déclarations auraient été synonymes de suicide politique. (Cette prise de conscience explique probablement le retrait précipité du Premier ministre britannique Johnson d'une politique initiale prônant l'immunité collective, souvent présentée par les experts et les médias comme un exemple de darwinisme social). Faire passer l’économie avant la vie remonte à une longue tradition, perpétrée par les marchands de Sienne pendant la Grande Peste et ceux de Hambourg qui ont tenté de dissimuler l'épidémie de choléra en 1892. Cependant, il semble presque incongru qu'elle soit toujours d’actualité aujourd'hui, avec toutes les connaissances médicales et les données scientifiques dont nous disposons. L'argument avancé par certains groupes tels que « Americans for Prosperity » est que les récessions tuent les gens. C'est sans doute vrai, mais c'est un fait qui est lui-même ancré dans des choix politiques fondés sur des considérations éthiques. Aux États-Unis, les récessions tuent en effet beaucoup de gens parce que l'absence ou la nature limitée de tout filet de sécurité sociale met leur vie en danger. Comment ? Lorsque les gens perdent leur emploi sans aide de l'État et sans assurance maladie, ils ont tendance à « mourir de désespoir » par suicide, overdose ou alcoolisme, comme le montrent et l'analysent de manière approfondie Anne Case et Angus Deaton.[145] Les récessions économiques provoquent également des décès en dehors des États-Unis, mais grâce à des choix politiques en matière d'assurance maladie et de protection des travailleurs, il y en a beaucoup moins. Il s'agit en fin de compte d'un choix moral sur la priorité à donner aux qualités de l'individualisme ou à celles qui favorisent le destin de la communauté. C'est un choix individuel aussi bien que collectif (qui peut s'exprimer par le biais d'élections), mais l'exemple de la pandémie montre que les sociétés très individualistes ne sont pas très douées pour exprimer leur solidarité.[146]
Dans la période post-pandémique immédiate, après la première vague au début de 2020 et alors que de nombreuses économies dans le monde s’engouffrent dans de profondes récessions, la perspective de confinements plus stricts semble politiquement inconcevable. Même les pays les plus riches ne peuvent pas « se permettre » de supporter un confinement indéfini, même pas pendant un an environ. Les conséquences, en particulier en termes de chômage, seraient terribles, entraînant des retombées dramatiques pour les gens les plus pauvres de la société, et le bien-être des individus en général. Comme l'a dit l'économiste et philosophe Amartya Sen : « La présence de la maladie tue les gens, l'absence de moyens de subsistance aussi. »[147] Par conséquent, maintenant que les capacités de test et de traçage de contacts sont largement disponibles, de nombreuses décisions individuelles et collectives impliqueront nécessairement des analyses coûts-avantages complexes et parfois même un calcul utilitariste « cruel ». Chaque décision politique deviendra un compromis extrêmement délicat entre le fait de sauver le plus grand nombre de vies possible et celui de permettre à l'économie de tourner à plein régime. Les bioéthiciens et les philosophes moraux se mettent rarement d’accord sur le fait de compter les années de vie perdues ou sauvées plutôt que de compter uniquement le nombre de décès qui se sont produits ou qui auraient pu être évités. Peter Singer, professeur de bioéthique et auteur de The Life You Can Save, est une voix éminente parmi ceux qui adhèrent à la théorie selon laquelle nous devrions prendre en compte le nombre d'années de vie perdues, et pas seulement le nombre de vies perdues. Il donne l'exemple suivant : en Italie, l'âge moyen des personnes qui meurent de la COVID-19 est de près de 80 ans, ce qui pourrait nous amener à poser la question suivante : combien d'années de vie ont été perdues en Italie, compte tenu du fait qu'un grand nombre des personnes qui sont mortes du virus n'étaient pas seulement âgées mais avaient également des problèmes médicaux sous-jacents ? Certains économistes estiment approximativement que les Italiens ont perdu en moyenne trois ans de vie, un résultat très différent des 40 ou 60 ans de vie perdus lorsque de nombreux jeunes périssent à la guerre.[148]
Le but de cet exemple est le suivant : aujourd'hui, presque tout le monde dans le monde entier se demande si le confinement dans son pays était trop strict ou pas assez, s'il aurait dû être raccourci ou prolongé, s'il a été mis en place de manière appropriée ou non, s'il a été correctement respecté ou non, en présentant souvent le problème comme un « fait objectif ». En réalité, tous ces jugements et déclarations que nous faisons constamment sont déterminés par des considérations éthiques sous-jacentes qui sont éminemment personnelles. En d’autres termes, les faits ou opinions que nous exposons sont des choix moraux que la pandémie a mis à nu. Ils sont faits au nom de ce que nous pensons être juste ou non et nous définissent donc en tant que personnes. Un exemple simple illustre parfaitement ce point : l'OMS et la plupart des autorités sanitaires nationales recommandent de porter un masque en public. Ce qui a été présenté comme une nécessité épidémiologique et une mesure facile d'atténuation des risques s'est transformé en champ de bataille politique. Aux États-Unis et, également, mais dans une moindre mesure, dans quelques autres pays, la décision de porter ou non un masque est devenue un problème politique car elle est considérée comme une atteinte à la liberté individuelle. Mais derrière la déclaration politique, le refus de porter un masque en public est un choix moral, tout comme la décision d'en porter un. Cela nous apprend-il quelque chose sur les principes moraux qui sous-tendent nos choix et nos décisions ? Probablement.
La pandémie nous a également obligés à (re)considérer l'importance cruciale de l'équité, une notion très subjective, pourtant essentielle à l'harmonie de la société. Prendre en compte l'équité nous rappelle que certaines des hypothèses les plus fondamentales que nous faisons sur l’économie comportent un élément moral. Faut-il, par exemple, tenir compte de l'équité ou de la justice lorsqu'on examine les lois de l'offre et de la demande ? Et que nous apprend sur nous-mêmes la réponse à cette question ? Cet enjeu moral fondamental a été mis en évidence lors de la phase la plus grave de la pandémie au début de 2020, lorsque certains produits de première nécessité (comme l’essence et le papier toilette) et équipements essentiels pour faire face à la COVID-19 (comme les masques et les respirateurs) ont commencé à manquer. Comment fallait-il réagir ? En laissant les lois de l'offre et de la demande opérer leur magie pour que les prix montent suffisamment et que le marché s’équilibre ? Ou, plutôt, en régulant la demande ou même les prix pendant un certain temps ? Dans un célèbre article écrit en 1986, Daniel Kahneman et Richard Thaler (qui ont par la suite reçu le prix Nobel d'économie) ont étudié cette question et sont arrivés à la conclusion que la hausse des prix en cas d'urgence est tout simplement inacceptable d'un point de vue sociétal car elle sera perçue comme injuste. Certains économistes pourraient avancer que les prix plus élevés déclenchés par l'offre et la demande sont efficaces dans la mesure où ils découragent les achats de panique, mais la plupart des gens considéreraient que cette question n'a pas grand-chose à voir avec l'économie mais relève davantage d'un sentiment d'équité, donc d'un jugement moral. La plupart des entreprises le comprennent : augmenter le prix d'un bien nécessaire dans une situation extrême comme une pandémie, en particulier s'il s'agit d'un masque ou d'un désinfectant pour les mains, est non seulement choquant mais va à l'encontre de ce qui est considéré comme moralement et socialement acceptable. C'est pourquoi Amazon a interdit les prix abusifs sur son site, et les grandes chaînes de distribution ont répondu aux pénuries non pas en augmentant le prix des marchandises mais en limitant la quantité que chaque client pouvait acheter.
Il est difficile de dire si ces considérations morales constituent une réinitialisation, et si elles auront un effet durable après le coronavirus sur nos attitudes et nos comportements. On peut au moins supposer que nous sommes maintenant plus conscients, sur le plan individuel, du fait que nos décisions sont influencées par des valeurs et éclairées par des choix moraux. Il pourrait s'ensuivre que, si (mais c'est un grand « si ») à l'avenir nous ne donnions plus la priorité à notre intérêt personnel, qui pollue tant de nos interactions sociales, nous pourrions être en mesure d'accorder plus d'attention à des questions comme l'inclusion et l'équité. Oscar Wilde avait déjà souligné ce problème en 1892 en décrivant un cynique comme « un homme qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. »

3.2. Santé mentale et bien-être
Depuis des années maintenant, une épidémie de santé mentale a envahi une grande partie du monde. La pandémie a déjà aggravé la situation et continuera de le faire. La plupart des psychologues (et certainement tous ceux à qui nous avons parlé) semblent être d'accord avec le jugement exprimé en mai 2020 par l'un de leurs pairs : « La pandémie a eu un effet dévastateur sur la santé mentale. »[149]
Contrairement aux maladies physiques, les personnes souffrant de problèmes de santé mentale ont souvent des blessures invisibles à l'œil nu d'un non-professionnel. Pourtant, au cours de la dernière décennie, les spécialistes de la santé mentale ont fait état d'une explosion de problèmes de santé mentale allant de la dépression au suicide en passant par la psychose et les troubles addictifs. En 2017, on estime que 350 millions de personnes dans le monde souffraient de dépression. À l'époque, l'OMS avait prédit que la dépression deviendrait la deuxième cause principale de charge mondiale de la maladie d'ici 2020 et deviendrait la première cause d'ici 2030, en dépassant les cardiopathies ischémiques. Aux États-Unis, le CDC a estimé en 2017 que la dépression touchait plus de 26 % des adultes. Environ 1 adulte sur 20 rapporte des symptômes modérés à sévères. À l'époque, il prévoyait également que 25 % des adultes américains souffriraient d'une maladie mentale au cours de l'année et que près de 50 % développeraient au moins une maladie mentale au cours de leur vie.[150] Des chiffres et des tendances similaires (mais peut-être moins graves) existent dans la plupart des pays du monde. Sur le lieu de travail, la question de la santé mentale est devenue l'un des grands sujets tabous. L'épidémie de stress, de dépression et d'anxiété liés au travail semble s'aggraver continuellement. À titre d'exemple révélateur, en 2017-2018 au Royaume-Uni, le stress, la dépression et l'anxiété ont représenté plus de la moitié (57 %) des journées de travail perdues pour cause de maladie.[151]
Pour beaucoup de gens, la traversée de la pandémie de COVID-19 aura été vécue comme un traumatisme personnel. Les cicatrices infligées pourraient durer des années. Tout d'abord, dans les premiers mois de l'épidémie, il était trop facile d'être victime de biais de disponibilité et d’effets de saillance. Ces deux raccourcis mentaux nous ont amenés à ruminer sur la pandémie et ses dangers, nouveaux objets de notre obsession (le biais de disponibilité nous oblige à nous fier aux exemples immédiats qui nous viennent à l'esprit lorsque nous évaluons quelque chose et l’effet de saillance nous prédispose à nous concentrer sur les choses qui sont plus importantes ou plus frappantes sur le plan émotionnel). Pendant des mois, l’actualité concernait presque exclusivement la COVID-19, et les nouvelles, pour la majorité, étaient inévitablement mauvaises. Les rapports incessants de décès, de cas infectieux et de toutes les autres choses qui pourraient mal tourner, ainsi que les images chargées d'émotion, ont permis à notre imagination collective de se déchainer en termes d'inquiétude pour nous-mêmes et nos proches. Une atmosphère aussi alarmante a eu des effets désastreux sur notre bien-être mental. De plus, l'anxiété amplifiée par les médias peut être très contagieuse. Tout cela a alimenté une réalité qui, pour beaucoup, équivalait à une tragédie personnelle, qu'elle soit définie par l'impact économique de la perte de revenus et d'emploi et/ou l'impact émotionnel de la violence domestique, l'isolement et la solitude intenses ou l'incapacité à faire correctement le deuil de ses proches décédés.
Les humains sont par nature des êtres sociaux. La camaraderie et les interactions sociales sont une composante essentielle de notre humanité. Si nous en sommes privés, nos vies se retrouvent chamboulées. Les relations sociales sont, dans une large mesure, anéanties par les mesures de confinement et la distanciation physique ou sociale et, dans le cas des confinements dus à la COVID-19, cela s'est produit à un moment d'anxiété accrue où nous avions le plus besoin d’interactions. Les rituels inhérents à notre condition humaine - poignées de main, étreintes, embrassades et bien d'autres - ont été supprimés. Il en a résulté solitude et isolement. Pour l'instant, nous ne savons pas si nous pourrons revenir complètement à notre ancien mode de vie. Et si oui, quand ? À chaque étape de la pandémie, mais surtout vers la fin du confinement, l'inconfort mental reste un risque, même après la période de stress aigu, ce que les psychologues ont appelé le « syndrome du troisième quart »[152] en référence aux personnes qui vivent isolées pendant une période prolongée (comme les explorateurs polaires ou les astronautes) : elles ont tendance à connaître des problèmes et des tensions vers la fin de leur mission. Comme chez ces personnes, mais à l'échelle planétaire, notre sentiment collectif de bien-être mental a été sévèrement impacté. Après avoir fait face à la première vague, nous en anticipons désormais une autre qui pourrait venir ou non, et ce mélange émotionnel toxique risque de produire un état d'angoisse collective. L'incapacité de faire des projets ou de s'engager dans des activités spécifiques qui faisaient autrefois partie intégrante de notre vie normale et constituaient des sources vitales de plaisir (comme rendre visite à la famille et aux amis à l'étranger, planifier le prochain semestre à l'université, postuler à un nouvel emploi) peut nous laisser confus et démoralisés. Pour beaucoup de gens, les tensions et le stress des dilemmes immédiats qui ont suivi la fin des confinements vont durer des mois. Peut-on prendre les transports publics en toute sécurité ? Est-il trop risqué d'aller dans son restaurant préféré ? Est-il approprié de rendre visite à ce membre de la famille ou à cet ami plus âgé ? Pendant longtemps encore, ces décisions banales seront entachées d'un sentiment de crainte, en particulier pour ceux qui sont vulnérables en raison de leur âge ou de leur état de santé.
Au moment où nous écrivons ces lignes (juin 2020), l'impact de la pandémie en termes de santé mentale ne peut être quantifié ou évalué de manière généralisée, mais nous en connaissons les grandes lignes. En résumé : 1) les personnes souffrant de problèmes de santé mentale préexistants, comme la dépression, souffriront de plus en plus de troubles anxieux ; 2) les mesures de distanciation sociale, même après avoir été réduites, auront aggravé les problèmes de santé mentale ; 3) dans de nombreuses familles, la perte de revenus consécutive au chômage plongera les gens dans un phénomène de « mort de désespoir » ; 4) la violence et les abus domestiques, en particulier à l'égard des femmes et des enfants, augmenteront tant que la pandémie perdurera ; et 5) les personnes et les enfants « vulnérables » - les personnes prises en charge, défavorisées sur le plan socio-économique ou en situation de handicap nécessitant un niveau de soutien supérieur à la moyenne - seront particulièrement exposés à un risque accru de détresse mentale. Examinons plus en détail certaines de ces situations ci-dessous.
Pour beaucoup, une explosion de problèmes mentaux s'est produite pendant les premiers mois de la pandémie et continuera à progresser dans l'ère post-pandémique. En mars 2020 (au début de la pandémie), un groupe de chercheurs a publié une étude dans The Lancet qui a révélé que les mesures de confinement entraînaient une série de graves problèmes de santé mentale, tels que le traumatisme, la confusion et la colère.[153] Bien qu'elle n’ait pas fait l’expérience des problèmes de santé mentale les plus graves, une grande partie de la population mondiale a inévitablement souffert de stress à des degrés divers. Avant tout, c'est parmi les personnes déjà sujettes aux problèmes de santé mentale que les défis inhérents à la réponse au coronavirus (confinement, isolement, angoisse) sont exacerbés. Certains affrontent la tempête, mais pour d’autres, un diagnostic de dépression ou d'anxiété peut dégénérer en un épisode psychotique aigu. On compte également un nombre important de personnes qui présentent pour la première fois des symptômes de troubles graves de l'humeur comme un épisode maniaque, des signes de dépression et diverses expériences psychotiques. Tous ont été déclenchés par des événements directement ou indirectement liés à la pandémie et au confinement, tels que l'isolement et la solitude, la peur d'attraper la maladie, la perte d'un emploi, le deuil d’un proche et les inquiétudes concernant les membres de sa famille et ses amis. En mai 2020, le directeur du département de la santé mentale de National Health Service en Angleterre a déclaré à une commission parlementaire que « la demande de soins de santé mentale augmenterait "considérablement" une fois le confinement terminé et [que] des personnes souffriraient de traumatismes nécessitant des traitements pendant des années ».[154] Il n'y a aucune raison de croire que la situation sera très différente ailleurs.
La violence domestique a augmenté pendant la pandémie. Il reste difficile de mesurer l'augmentation précise en raison du nombre élevé de cas non signalés, mais il est néanmoins clair que la hausse des incidences a été alimentée par une combinaison d'anxiété et d'incertitude économique. Avec le confinement, tous les ingrédients nécessaires à une augmentation de la violence domestique ont été réunis : isolement des amis, de la famille et du travail, surveillance constante par un partenaire violent et proximité physique avec ce dernier (souvent lui-même encore plus stressé), et possibilités de fuite limitées ou inexistantes. Les conditions de confinement ont amplifié les comportements abusifs existants, ne laissant que peu ou pas de répit aux victimes et à leurs enfants en dehors du foyer. Les projections du Fonds des Nations unies pour la population indiquent que si les violences domestiques augmentent de 20 % pendant les périodes de confinement, il y aurait 15 millions de cas supplémentaires de violences conjugales en 2020 pour une durée moyenne de confinement de trois mois, 31 millions de cas pour une durée moyenne de six mois, 45 millions pour une durée moyenne de neuf mois, et 61 millions si la période moyenne de confinement devait durer un an. Il s'agit de projections mondiales, incluant les 193 États membres des Nations unies, et qui représentent des niveaux élevés de sous-déclaration caractéristiques des violences basées sur le genre. Ils totalisent 15 millions de nouveaux cas de violences basées sur le genre pour chaque période de confinement de trois mois supplémentaire.[155] Il est difficile de prédire comment les violences domestiques vont évoluer au cours de la période post-pandémique. Les conditions de vie difficiles augmenteront leur probabilité, mais cela dépendra beaucoup de la manière dont chaque pays contrôlera les deux voies qui favorisent les violences domestiques : 1) la réduction des efforts de prévention et de protection, des services sociaux et des soins ; et 2) l'augmentation consécutive de la fréquence des violences.
Ce sous-chapitre se termine sur un point qui peut sembler anecdotique mais qui a gagné en pertinence à une époque de réunions en ligne incessantes, susceptible se développer dans un avenir proche : les conversations vidéo et le bien-être mental font-ils bon ménage ? Pendant les périodes de confinement, les conversations vidéo ont « sauvé la vie » personnelle et professionnelle de beaucoup, nous permettant de maintenir des liens humains, des relations à distance et des liens avec nos collègues. Mais ils ont également généré un phénomène d'épuisement mental, popularisé sous le nom de « Zoom fatigue » : un problème qui s'applique à l'utilisation de toute interface vidéo. Pendant les confinements, les écrans et les vidéos ont tellement été sollicités à des fins de communication que cela a constitué une nouvelle expérience sociale menée à grande échelle. La conclusion : notre cerveau trouve difficile et parfois dérangeant de mener des interactions virtuelles, surtout si et quand ces interactions représentent la quasi-totalité de nos échanges professionnels et personnels. Nous sommes des animaux sociaux pour lesquels les nombreux indices mineurs et souvent non verbaux qui se produisent normalement lors d’interactions sociales physiques sont vitaux en termes de communication et de compréhension mutuelle. Lorsque nous parlons à une personne en chair et en os, nous ne nous concentrons pas seulement sur les mots qu'elle dit, mais aussi sur une multitude de signaux infra-langagiers qui nous aident à donner un sens à l'échange que nous avons : le bas du corps de la personne est-il tourné vers nous ? Que font ses mains ? Quel est le ton de son langage corporel général ? Comment la personne respire-t-elle ? Une conversation vidéo rend impossible l'interprétation de ces indices non verbaux chargés de sens subtils, et elle nous oblige à nous concentrer exclusivement sur des mots et des expressions faciales, parfois altérés par la qualité de la vidéo. Lors d’une conversation virtuelle, nous n'avons rien d'autre qu'un contact visuel intense et prolongé, qui peut facilement devenir intimidant, voire menaçant, surtout lorsqu'il existe une relation hiérarchique. Ce problème est amplifié par la vue « galerie », lorsque la vision centrale de notre cerveau risque d'être perturbée par le nombre de personnes exposées. Il existe un seuil au-delà duquel nous ne pouvons pas décoder trop de personnes en même temps. Les psychologues ont un terme pour désigner cela : l’attention partielle continue. C'est comme si notre cerveau essayait d'être multitâche, en vain bien sûr. À la fin de l'appel, la recherche constante d'indices non verbaux impossibles à trouver submerge tout simplement notre cerveau. Nous avons le sentiment d'être vidés de notre énergie et de nous retrouver avec un sentiment de profonde insatisfaction. Cela affecte à son tour négativement notre sentiment de bien-être mental.
L'impact de la COVID-19 a donné lieu à un éventail plus large et plus profond de problèmes de santé mentale, touchant un plus grand nombre de personnes, dont beaucoup auraient pu être épargnées dans un avenir immédiat s'il la pandémie n’avait pas eu lieu. Vu en ces termes, le coronavirus a renforcé et non réinitialisé les problèmes de santé mentale. Toutefois, ce que la pandémie a permis de réaliser en matière de santé mentale, comme dans tant d'autres domaines, c'est l'accélération d'une tendance préexistante ; la population a alors pris davantage conscience de la gravité du problème. La santé mentale, le facteur le plus important qui influe sur le niveau de satisfaction des gens envers leur vie,[156] était déjà sur le radar des décideurs politiques. Dans l'ère post-pandémique, ces questions pourraient maintenant recevoir la priorité qu'elles méritent. C’est cet aspect qui constituerait une réinitialisation vitale.
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3.3. Un changement de priorités
Il y a déjà beaucoup d’écrits sur la façon dont la pandémie pourrait nous changer - sur notre façon de penser et de faire les choses. Pourtant, nous n'en sommes encore qu'au tout début (nous ne savons même pas encore si la pandémie est derrière nous) et, en l'absence de données et de recherches, toutes les conjectures sur nos êtres en devenir sont hautement spéculatives. Néanmoins, nous pouvons prévoir certains changements possibles qui correspondent aux questions macro et micro examinées dans ce livre. La COVID-19 pourrait nous obliger à aborder nos problèmes intérieurs d'une manière que nous n'aurions pas envisagée auparavant. Peut-être commencerons nous à nous poser des questions fondamentales auxquelles nous n’aurions pas pensé sans la crise et les confinements, et ce faisant, à réinventer notre carte mentale.
Les crises existentielles comme la pandémie nous confrontent à nos propres peurs et angoisses et nous offrent de grandes possibilités d'introspection. Elles nous obligent à nous interroger sur ce qui compte vraiment et peuvent également nous rendre plus créatifs dans nos réponses. L'histoire a montré que de nouvelles formes d'organisation individuelle et collective émergeaient souvent après des dépressions économiques et sociales. Nous avons déjà donné des exemples de pandémies passées ayant radicalement changé le cours de l'histoire. Dans les périodes d'adversité, l'innovation prospère souvent, la nécessité a longtemps été reconnue comme mère de l'invention. Cela pourrait s'avérer particulièrement vrai pour la pandémie de COVID-19 qui a obligé beaucoup d'entre nous à ralentir et nous a donné plus de temps pour réfléchir, loin du rythme et de la frénésie de notre monde « normal » (à l'exception très conséquente, bien sûr, des dizaines de millions de travailleurs héroïques dans les soins de santé, les épiceries et les supermarchés, et des parents avec de jeunes enfants ou des personnes s'occupant de parents âgés ou en situation de handicap nécessitant une attention constante). En nous faisant le cadeau de plus de temps, d'un plus grand calme, d'un plus grand isolement (même si un excès de ce dernier se traduit parfois par la solitude), la pandémie nous a donné l'occasion de réfléchir plus profondément à qui nous sommes, à ce qui compte vraiment et à ce que nous voulons, à la fois en tant qu'individus et en tant que société. Cette période de réflexion collective forcée pourrait donner lieu à un changement de comportement qui, à son tour, nous amènera à revoir plus en profondeur nos croyances et convictions. Cela pourrait entraîner un changement de nos priorités qui, à son tour, affecterait notre approche de nombreux aspects de notre vie quotidienne : notre façon de tisser des liens, de prendre soin de nos proches, de faire de l'exercice, de gérer notre santé, de faire nos courses, d’éduquer nos enfants, et même de considérer notre place dans le monde. De plus en plus, des questions évidentes pourraient se poser, comme : Savons-nous ce qui est important ? Sommes-nous trop égoïstes et trop centrés sur nous-mêmes ? Accordons-nous une trop grande priorité et un temps excessif à notre carrière ? Sommes-nous esclaves du consumérisme ? Dans l'ère post-pandémique, grâce à la pause de réflexion dont certains d'entre nous ont profité, nos réponses pourraient bien avoir évolué par rapport à celles que nous avions avant la pandémie.
Considérons, de manière arbitraire et non exclusive, certains de ces changements potentiels dont la probabilité d'occurrence, selon nous, même si elle n'est pas très élevée, est néanmoins plus grande qu'on ne le pense généralement.
3.3.1. La créativité
« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », c'est peut-être un cliché, mais Friedrich Nietzsche avait raison. Tous ceux qui survivent à une pandémie n'en sortent pas plus forts, loin de là. Cependant, c’est le cas de quelques personnes, dont les actions et les réalisations pouvaient sembler marginales sur le moment mais qui, avec le recul, semblent avoir eu un impact considérable. Avoir l’esprit créatif est salvateur. Tout comme le fait d'être au bon endroit (comme la bonne industrie) au bon moment. Il ne fait guère de doute, par exemple, que dans les prochaines années, nous assisterons à une explosion de la créativité des start-ups et des nouvelles entreprises dans les espaces numériques et biotechnologiques. La pandémie a donné un nouvel élan à ces deux secteurs, ce qui laisse penser que nous assisterons à de nombreux progrès et à beaucoup d'innovations de la part des personnes les plus créatives et les plus originales dans ces secteurs. Les entrepreneurs les plus doués s'en donneront à cœur joie !
La même chose pourrait bien se produire dans le domaine des sciences et des arts. Des épisodes passés bien connus corroborent le fait que les personnalités créatives prospèrent en temps de confinement. Isaac Newton, par exemple, a connu une période de prospérité pendant la peste. Lorsque l'université de Cambridge a dû fermer ses portes durant l'été 1665 suite à une épidémie, Newton est retourné dans sa maison familiale du Lincolnshire où il est resté plus d'un an. Pendant cette période d'isolement forcé décrite comme annus mirabilis (une « année merveilleuse »), il a eu une effusion d'énergie créatrice qui a constitué le fondement de ses théories sur la gravité et l'optique et, en particulier, le développement de la loi de la gravitation universelle (il y avait un pommier près de sa maison et l'idée lui est venue en comparant la chute d'une pomme au mouvement orbital de la lune).[157]
Un principe similaire de créativité en période difficile s'applique à la littérature et est à l'origine de certaines des œuvres littéraires les plus célèbres du monde occidental. Les universitaires affirment que la fermeture des théâtres de Londres forcée par la peste de 1593 a aidé Shakespeare à se tourner vers la poésie. C'est à cette époque qu'il a publié « Vénus et Adonis », un poème narratif populaire dans lequel la déesse implore un baiser d'un garçon « pour chasser l'infection dans les années dangereuses. » Quelques années plus tard, au début du 17ème siècle, les théâtres de Londres étaient plus souvent fermés qu'ouverts à cause de la peste bubonique. Une règle officielle stipulait que les représentations théâtrales devaient être annulées si les décès causés par la peste dépassaient 30 personnes par semaine. En 1606, Shakespeare est très prolifique précisément parce que les théâtres sont fermés par l'épidémie et que sa troupe ne peut pas jouer. En un an seulement, il a écrit « Le Roi Lear », « Macbeth » et « Antoine et Cléopâtre ».[158] L'auteur russe Alexandre Pouchkine a vécu une expérience similaire. En 1830, suite à une épidémie de choléra qui avait atteint Nijni Novgorod, il se retrouve confiné à la campagne. Soudain, après des années de bouleversements personnels, il se sent soulagé, libre et heureux. Les trois mois qu'il a passés en quarantaine ont été les plus créatifs et les plus productifs de sa vie. Il termine Eugène Onéguine - son chef-d'œuvre - et écrit une série de pièces, dont une intitulée « Le festin pendant la peste ».
Si nous citons ces exemples historiques de créativité personnelle florissante chez certains de nos plus grands artistes pendant une peste ou une pandémie, ce n’est pas pour minimiser ou détourner l'impact financier catastrophique que la crise COVID-19 a sur le monde de la culture et du divertissement, mais plutôt pour apporter une lueur d'espoir et une source d'inspiration. C'est dans les secteurs culturels et artistiques de nos sociétés que la créativité est la plus abondante et l'histoire a montré que cette même créativité peut s'avérer être une source majeure de résilience.
Il existe une multitude d'exemples de ce type. C'est une forme inhabituelle de réinitialisation, mais elle ne devrait pas nous surprendre. Lorsque des événements dévastateurs se produisent, la créativité et l'ingéniosité s'épanouissent souvent.
3.3.2. Le temps
Dans le roman de Joshua Ferris (2007) Then We Came to the End, un personnage observe : « Certains jours semblaient plus longs que d'autres. D’autres paraissaient être deux jours entiers. » C’est une des conséquences à l'échelle mondiale de la pandémie : elle a modifié notre notion du temps. Au cours de leurs confinements respectifs, de nombreuses personnes ont déclaré que les jours semblaient durer une éternité, tandis que les semaines passaient étonnamment vite. À l'exception fondamentale, encore une fois, de ceux qui se trouvaient « sur le front » (tous les travailleurs essentiels que nous avons déjà mentionnés), de nombreuses personnes en confinement ressentaient la monotonie des jours, chaque jour étant semblable au précédent et au suivant, et pratiquement aucune distinction entre les jours de la semaine et le week-end. C'est comme si le temps était devenu amorphe et indifférencié, tous les repères et divisions habituels ayant disparu. Dans un contexte fondamentalement différent mais au sein d’un type d'expérience similaire, les prisonniers qui sont confrontés à la forme de confinement la plus dure et la plus radicale le confirment. « Les jours s'écoulent, puis vous vous réveillez, un mois s'est écoulé et vous vous dîtes : "Je n’ai rien vu passer. » Victor Serge, un révolutionnaire russe qui a été emprisonné à plusieurs reprises, disait la même chose : « Il y a des heures rapides et de très longues secondes. »[159] Ces observations pourraient-elles contraindre certains d'entre nous à reconsidérer notre rapport au temps, à mieux reconnaître sa valeur et à ne pas le laisser filer ? Nous vivons à une époque d'extrême vélocité, où tout va beaucoup plus vite que jamais parce que la technologie a créé une culture de l'immédiateté. Dans cette société « en temps réel » où tout est nécessaire et souhaité dans l’immédiat, nous nous sentons constamment pressés par le temps et avons le sentiment tenace que le rythme de vie ne cesse de s'accélérer. L'expérience des confinements pourrait-elle changer la donne ? Pourrions-nous expérimenter à notre niveau individuel l'équivalent de ce que les chaînes d'approvisionnement en flux tendus feront dans l'ère post-pandémique - une suppression de l'accélération du temps au profit d'une plus grande résilience et d'une plus grande tranquillité d'esprit ? La nécessité de devenir plus résistant psychologiquement pourrait-elle nous obliger à ralentir et à être plus conscient du temps qui passe ? Peut-être. Cela pourrait être l'un des avantages inattendus de la COVID-19 et des mesures de confinement. Elle nous a sensibilisés aux grands marqueurs du temps : les précieux moments passés avec nos amis et nos familles, les saisons et la nature, les myriades de petites choses qui demandent un peu de temps (comme parler à un étranger, écouter un oiseau ou admirer une œuvre d'art) mais qui contribuent au bien-être. La réinitialisation : à l'ère post-pandémique, nous pourrions avoir une appréciation différente du temps, en le poursuivant pour un plus grand bonheur.[160]
3.3.3. La consommation
Depuis le début de la pandémie, de nombreux articles et analyses ont été consacrés à l'impact que la COVID-19 aura sur nos modes de consommation. D’après un nombre important d'entre eux, à l'ère post-pandémique, nous deviendrons plus conscients des conséquences de nos choix et habitudes et déciderons de réprimer certaines formes de consommation. À l'opposé, quelques analystes prévoient un phénomène de « revenge buying », prenant la forme d'une explosion des dépenses après la fin des confinements, et prédisent un fort regain de nos instincts animaux et un retour à la situation qui prévalait avant la pandémie. Le « revenge buying » n'a pas encore eu lieu. Peut-être n'arrivera-t-il pas du tout si un sentiment de retenue s'installe d'abord.
L'argument sous-jacent qui soutient cette hypothèse est celui auquel nous avons fait référence dans le chapitre sur la réinitialisation environnementale : la pandémie a radicalement ouvert les yeux au grand public sur la gravité des risques liés à la dégradation de l'environnement et au changement climatique.
Une prise de conscience accrue et une grave inquiétude concernant l'inégalité, associées à la compréhension que la menace de troubles sociaux est réelle, immédiate et à notre porte, pourraient avoir le même effet. Lorsqu'un point de bascule est atteint, l'inégalité extrême commence à éroder le contrat social et se traduit de plus en plus par des comportements antisociaux (voire criminels) souvent dirigés contre la propriété. En conséquence, il faut envisager l'évolution des modes de consommation. Comment cela pourrait-il se dérouler ? La consommation ostentatoire pourrait tomber en disgrâce. Le fait de disposer du modèle le plus récent de n’importe quel objet ne sera plus un signe de statut mais sera considéré, au mieux, comme déconnecté de la réalité et, au pire, comme purement et simplement obscène. Les signaux pourraient être complètement inversés. Projeter un message sur soi-même par le biais d'un achat et faire étalage de choses coûteuses pourrait tout simplement appartenir au passé. En termes simples, dans un monde post-pandémique assailli par le chômage, les inégalités insupportables et l'angoisse au sujet de l'environnement, l'étalage ostentatoire de richesses ne sera plus acceptable.
La voie à suivre pourrait s'inspirer de l'exemple du Japon et de quelques autres pays. Les économistes s'inquiètent constamment de la possible « japonisation » du monde (à laquelle nous avons fait référence dans la section macro), mais un exemple de japonisation beaucoup plus positif existe et nous donne une idée de la direction que nous pourrions vouloir prendre en matière de consommation. Le Japon possède deux caractéristiques distinctes qui sont étroitement liées : il a l'un des niveaux d'inégalité les plus faibles parmi les pays à revenu élevé et, depuis l'éclatement de la bulle spéculative à la fin des années 1980, il se distingue par un niveau de consommation ostentatoire plus faible. Aujourd'hui, la valeur positive du minimalisme (rendue virale par la série de Marie Kondo), la recherche permanente d'un sens et d'un but à la vie (ikigai) et l'importance de la nature et de la pratique du bain de forêt(shirin-yoku) sont imitées dans de nombreuses régions du monde, même si elles adoptent toutes un mode de vie japonais relativement plus « frugal » par rapport aux sociétés plus consuméristes. Un phénomène similaire peut être observé dans les pays nordiques, où la consommation ostentatoire est mal vue et réprimée. Mais rien de tout cela ne les rend moins heureux, bien au contraire.[161] Comme ne cessent de le rappeler les psychologues et les économistes du comportement, la surconsommation n'est pas synonyme de bonheur. Il pourrait s'agir d'une autre réinitialisation personnelle : comprendre qu'une consommation ostentatoire ou excessive, quelle qu'elle soit, n'est bonne ni pour nous ni pour notre planète, et prendre alors conscience que le sentiment d'épanouissement et de satisfaction personnels ne doit pas nécessairement dépendre d'une consommation incessante ; ce serait peut-être même tout le contraire.
3.3.4. La nature et le bien-être
La pandémie s'est avérée être un exercice en temps réel pour gérer notre anxiété et nos craintes pendant une période de confusion et d'incertitude extraordinaires. Un message clair en est ressorti : la nature est un formidable antidote à de nombreux maux actuels. Des recherches récentes et exhaustives expliquent de façon incontestable pourquoi il en est ainsi. Neuroscientifiques, psychologues, médecins, biologistes et microbiologistes, spécialistes des performances physiques, économistes, sociologues : tous, dans leurs domaines respectifs, peuvent désormais expliquer pourquoi la nature nous fait du bien, comment elle atténue la douleur physique et psychologique et pourquoi elle est associée à tant de bienfaits en termes de bien-être physique et mental. Inversement, ils peuvent aussi démontrer pourquoi le fait d'être éloigné de la nature dans toute sa richesse et sa variété - faune, arbres, animaux et plantes - a un effet négatif sur notre esprit, notre corps, notre vie émotionnelle et notre santé mentale.[162]
La COVID-19 et les rappels constants des autorités sanitaires de marcher ou de faire de l'exercice chaque jour pour garder la forme placent ces considérations au premier plan. Tout comme les myriades de témoignages individuels recueillis pendant les périodes de confinement, qui montrent à quel point les habitants des villes aspiraient à la verdure : une forêt, un parc, un jardin ou simplement un arbre. Même dans les pays où le régime de confinement était le plus strict, comme en France, les autorités sanitaires insistaient sur la nécessité de passer un peu de temps à l'extérieur chaque jour. Dans l'ère post-pandémique, beaucoup moins de personnes ignoreront le rôle central et essentiel de la nature dans leur vie. La pandémie a rendu cette prise de conscience possible à grande échelle (car aujourd'hui presque tout le monde est au courant). Cela permettra de créer des liens plus profonds et plus personnels au niveau individuel avec les éléments « macro » que nous avons évoqués plus tôt concernant la préservation de nos écosystèmes et la nécessité de produire et de consommer de manière respectueuse de l'environnement. Nous savons maintenant que sans accès à la nature et à tout ce qu'elle a à offrir en termes de biodiversité, notre potentiel de bien-être physique et mental est gravement compromis.
Tout au long de la pandémie, il nous a été rappelé que les règles de distanciation sociale, de lavage des mains et de port de masque (plus l'auto-isolement pour les personnes les plus vulnérables) sont les outils standard pour se protéger de la COVID-19. Cependant, deux autres facteurs essentiels qui dépendent fortement de notre exposition à la nature jouent également un rôle vital dans notre résistance physique au virus : l'immunité et l'inflammation. Les deux contribuent à nous protéger, mais l'immunité diminue avec l'âge, tandis que l'inflammation augmente. Pour améliorer nos chances de résister au virus, l'immunité doit être renforcée et l'inflammation supprimée. Quel est le rôle de la nature dans ce scénario ? C'est elle qui mène la danse, affirme désormais ! Le faible niveau d'inflammation constante que connaît notre corps entraîne toutes sortes de maladies et de troubles, allant des maladies cardiovasculaires à la dépression et à l’affaiblissement du système immunitaire. Cette inflammation résiduelle est plus fréquente chez les personnes qui vivent dans les villes, les environnements urbains et les zones industrialisées. Il est maintenant établi que le manque de connexion avec la nature est un facteur contribuant à une plus grande inflammation, des études montrant que deux heures à peine passées dans une forêt peuvent atténuer l'inflammation en abaissant les niveaux de cytokines (un marqueur de l'inflammation).[163]
Tout cela se résume à des choix de vie : non seulement le temps que nous passons dans la nature, mais aussi ce que nous mangeons, comment nous dormons, à quelle fréquence nous faisons de l'exercice. Ce sont des choix qui laissent entrevoir un constat encourageant : vieillir n'est pas forcément une fatalité. De nombreuses recherches montrent que la nature, l'alimentation et l'exercice physique combinés peuvent ralentir, voire parfois inverser, notre déclin biologique. Il n'y a rien de fataliste là-dedans ! L'exercice, la nature, les aliments non transformés... Ils ont tous le double avantage d'améliorer l'immunité et de supprimer l'inflammation.[164] Cela concorde avec ce que nous venons de dire sur les habitudes de consommation. Il serait surprenant que toutes ces nouvelles preuves ne conduisent pas à une plus grande sensibilisation à la consommation responsable. Au moins, la direction que prend la tendance - moins de déprédation, plus de durabilité - semble claire.
La réinitialisation pour les individus : la pandémie a attiré notre attention sur l'importance de la nature. À l'avenir, il deviendra progressivement primordial d'accorder une plus grande attention à nos atouts naturels.

CONCLUSION
En juin 2020, à peine six mois après le début de la pandémie, le monde n’est plus celui que nous connaissions. Dans ce court laps de temps, la COVID-19 a à la fois déclenché des changements considérables et amplifié les divisions qui assaillent déjà nos économies et nos sociétés. Des inégalités croissantes, un sentiment d'injustice généralisé, l'approfondissement des clivages géopolitiques, la polarisation politique, des déficits publics croissants et des niveaux d'endettement élevés, une gouvernance mondiale inefficace ou inexistante, une financiarisation excessive, la dégradation de l'environnement : tels sont quelques-uns des défis majeurs qui existaient avant la pandémie. La crise du coronavirus les a tous exacerbés. La débâcle de la COVID-19 pourrait-elle être l'éclair avant le tonnerre ? Aurait-elle la force de déclencher une série de changements profonds ? Nous ne pouvons pas savoir à quoi ressemblera le monde dans dix mois, encore moins dans dix ans, mais ce que nous savons, c'est que si nous ne faisons rien pour réinitialiser le monde d'aujourd'hui, celui de demain sera profondément touché. Dans la Chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez, un village entier prévoit une catastrophe imminente, et pourtant aucun des villageois ne semble capable ou désireux d'agir pour l'empêcher, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Nous ne voulons pas être ce village. Pour éviter d’en arriver là, nous devons sans tarder mettre en route la Grande réinitialisation. Ce n’est pas un « bonus » mais une nécessité absolue. Ne pas traiter et réparer les maux profondément enracinés de nos sociétés et de nos économies pourrait accroître le risque, comme tout au long de l'histoire, d’une réinitialisation finalement imposée par des chocs violents comme des conflits et même des révolutions. Il nous incombe de prendre le taureau par les cornes. La pandémie nous donne cette chance : elle « représente une fenêtre d'opportunité rare mais étroite pour réfléchir, réimaginer et réinitialiser notre monde. »[165]
La crise profonde provoquée par la pandémie nous a donné de nombreuses occasions de réfléchir à la manière dont nos économies et nos sociétés fonctionnent et aux impasses qu’elles rencontrent. Le verdict semble clair : nous devons changer. Mais en sommes-nous capables ? Allons-nous tirer les leçons des erreurs que nous avons commises dans le passé ? La pandémie ouvrira-t-elle la porte à un avenir meilleur ? Allons-nous mettre de l'ordre dans notre grande maison, le monde ? En termes simples, allons-nous mettre en œuvre la Grande réinitialisation ? Cette réinitialisation est une tâche ambitieuse, peut-être trop ambitieuse, mais nous n'avons pas d'autre choix que de faire tout notre possible pour l'accomplir. Il s'agit de rendre le monde moins clivant, moins polluant, moins destructeur, plus inclusif, plus équitable et plus juste que celui dans lequel nous vivions à l'ère pré-pandémique. Ne rien faire, ou trop peu, revient à avancer aveuglément vers toujours plus d'inégalités sociales, de déséquilibres économiques, d'injustice et de dégradation de l'environnement. Ne pas agir équivaudrait à laisser notre monde devenir plus méchant, plus divisé, plus dangereux, plus égoïste et tout simplement insupportable pour de larges segments de la population mondiale. Ne rien faire n'est pas une option viable.
La Grande réinitialisation est loin d'être une affaire conclue cependant. Certains pourraient rejeter la nécessité de suivre cette voie, craignant l'ampleur de la tâche et espérant que le sentiment d'urgence s'estompera et que la situation reviendra bientôt à la « normale ». L'argument en faveur de la passivité est le suivant : nous avons déjà traversé des chocs similaires - des pandémies, des récessions brutales, des divisions géopolitiques et des tensions sociales - et nous les traverserons à nouveau. Comme toujours, les sociétés vont se reconstruire, et nos économies aussi. La vie continue ! Les arguments allant à l’encontre de la réinitialisation sont également fondés sur la conviction que le monde ne va pas si mal et que régler quelques détails suffira à l'améliorer. Il est vrai que l'état du monde est en moyenne bien meilleur aujourd'hui que par le passé. Il faut l’admettre, en tant qu'êtres humains, nous n'avons jamais eu une telle chance. Presque tous les indicateurs clés qui mesurent notre bien-être collectif (comme le nombre de personnes en situation de pauvreté ou mourant en raison de conflits, le PIB par habitant, l'espérance de vie ou le taux d'alphabétisation, et même le nombre de décès causés par des pandémies) n'ont cessé de s'améliorer au cours des siècles passés, et ce de manière impressionnante au cours des dernières décennies. Mais ces améliorations ne concernent que la moyenne - une réalité statistique qui n'a aucun sens pour ceux qui se sentent (et sont si souvent) exclus. Par conséquent, la conviction que le monde d'aujourd'hui est meilleur qu'il ne l'a jamais été, bien qu'elle soit correcte, ne peut servir d'excuse pour se contenter du statu quo et ne pas remédier aux nombreux maux qui continuent à affliger notre monde.
La mort tragique de George Floyd (un Afro-Américain tué par un policier en mai 2020) illustre parfaitement ce point. C'est le premier domino ou la dernière goutte d'eau qui a marqué un point de bascule important, au cours duquel un sentiment d'injustice profond et accumulé, ressenti par la communauté afro-américaine des États-Unis, a finalement explosé sous la forme de protestations massives. Leur faire remarquer qu'en « moyenne » leur sort est meilleur aujourd'hui que par le passé aurait-il apaisé leur colère ? Bien sûr que non ! Ce qui importe pour les Afro-Américains, c'est leur situation actuelle, et non pas la mesure dans laquelle leur condition s'est « améliorée » par rapport à il y a 150 ans, lorsque beaucoup de leurs ancêtres étaient réduits à l’esclavage (aboli aux États-Unis en 1865), ou même il y a 50 ans, lorsque se marier avec un Américain blanc était illégal (le mariage interracial n'est devenu légal dans tous les États qu'en 1967). Deux points peuvent être reliés à la Grande réinitialisation ici : 1) nos actions et réactions humaines ne sont pas ancrées dans des données statistiques mais sont plutôt déterminées par des émotions et des sentiments - les récits déterminent notre comportement ; et 2) à mesure que notre condition humaine s'améliore, notre niveau de vie augmente, ainsi que nos attentes d'une vie meilleure et plus juste.
En ce sens, les vastes manifestations sociales qui ont eu lieu en juin 2020 reflètent le besoin urgent de s'engager dans la Grande réinitialisation. En établissant un lien entre un risque épidémiologique (COVID-19) et un risque sociétal (manifestations), elles ont clairement montré que, dans le monde actuel, c'est la connectivité systémique entre les risques, les problèmes, les défis et aussi les opportunités qui importe et détermine l'avenir. Au cours des premiers mois de la pandémie, l'attention du public s'est naturellement portée sur les effets épidémiologiques et sanitaires de la COVID-19. Mais, à l'avenir, les problèmes les plus importants concerneront l'enchaînement des risques économiques, géopolitiques, sociétaux, environnementaux et technologiques qui découleront de la pandémie, et de leur impact permanent sur les entreprises et les individus.
Il est indéniable que le virus à l'origine de de la COVID-19 a dans la majorité des cas été une catastrophe personnelle pour les millions de personnes qu'il a infectées, ainsi que pour leurs familles et leurs communautés. Toutefois, au niveau mondial, si l'on considère le pourcentage de la population mondiale touchée, la crise du coronavirus est (jusqu'à présent) l'une des pandémies les moins meurtrières que le monde ait connues au cours des 2 000 dernières années. Selon toute vraisemblance, à moins que la pandémie n'évolue de manière imprévue, les conséquences de la COVID-19 en termes de santé et de mortalité seront légères par rapport aux pandémies précédentes. Fin juin 2020 (alors que l'épidémie fait toujours rage en Amérique latine, en Asie du Sud et dans une grande partie des États-Unis), la COVID-19 a tué moins de 0,006 % de la population mondiale. Pour replacer ce chiffre bas dans son contexte en termes de mortalité, la grippe espagnole a tué 2,7 % de la population mondiale et le VIH/SIDA 0,6 % (de 1981 à aujourd'hui). La peste de Justinien, depuis ses débuts en 541 jusqu'à sa disparition définitive en 750, a tué près d'un tiers de la population de Byzance selon diverses estimations, et la peste noire (1347-1351) aurait tué entre 30 et 40 % de la population mondiale de l'époque. La pandémie de COVID-19 est différente. Elle ne constitue pas une menace existentielle, ni un choc qui laissera son empreinte sur la population mondiale pendant des décennies. Elle comporte cependant des perspectives inquiétantes pour toutes les raisons déjà mentionnées ; dans le monde interdépendant d'aujourd'hui, les risques se confondent, amplifiant leurs effets réciproques et magnifiant leurs conséquences. Nous ignorons en grande partie ce qui va se passer, mais nous pouvons être sûrs de ce qui suit : dans le monde post-pandémique, des questions d'équité vont se poser, allant de la stagnation des revenus réels pour une grande majorité à la redéfinition de nos contrats sociaux. De même, de profondes préoccupations concernant l'environnement ou des questions sur la manière dont la technologie peut être déployée et gérée au profit de la société feront leur chemin dans l'agenda politique. Toutes ces questions sont antérieures à la pandémie, mais la COVID-19 les a mises à nu et amplifiées. La direction que prennent les tendances n'a pas changé mais, dans le sillage de la COVID-19, elle est devenue beaucoup plus rapide.
La condition préalable absolue pour une réinitialisation appropriée est une collaboration et une coopération accrues au sein des pays et entre eux. La coopération - une « capacité cognitive propre à l’humain » qui a mis notre espèce sur sa trajectoire unique et extraordinaire - peut se résumer à une « intention partagée » d'agir ensemble vers un but commun.[166] Nous ne pouvons tout simplement pas progresser sans elle. L'ère post-pandémique sera-t-elle caractérisée par une coopération supérieure ou réduite ? Il existe un risque très réel que le monde de demain soit encore plus divisé, nationaliste et sujet à des conflits qu'il ne l'est aujourd'hui. Bon nombre des tendances examinées dans la section « macro » suggèrent que, à l'avenir, notre monde sera moins ouvert et moins coopératif qu'avant la pandémie. Mais un autre scénario est possible, dans lequel une action collective au sein des communautés et une plus grande collaboration entre les nations permettront une sortie plus rapide et plus pacifique de la crise du coronavirus. Le redémarrage des économies offre la possibilité d'intégrer plus d’égalité sociétale et de durabilité dans la reprise, en accélérant plutôt qu'en retardant les progrès vers les objectifs de développement durable de 2030 et en déclenchant une nouvelle ère de prospérité.[167] Qu'est-ce qui pourrait rendre cela possible et augmenter la probabilité d'un tel résultat ?
Le fait de voir les échecs et les failles sous la lumière crue apportée par la crise du coronavirus peut nous obliger à agir plus rapidement en remplaçant les idées, les institutions, les processus et les règles qui ont échoué par de nouvelles mieux adaptées aux besoins actuels et futurs. C'est l'essence même de la Grande réinitialisation. L'expérience de la pandémie, partagée au niveau mondial, pourrait-elle contribuer à atténuer certains des problèmes que nous avions au début de la crise ? Une société meilleure peut-elle émerger du confinement ? C'est ce que pense Amartya Sen, lauréat du prix Nobel d'économie : « La nécessité d'agir ensemble peut certainement susciter une appréciation du rôle constructif de l'action publique »,[168] en citant comme preuve certains exemples, tels que la Seconde Guerre mondiale, qui ont fait prendre conscience de l'importance de la coopération internationale, et en convainquant des pays comme le Royaume-Uni des avantages d'une meilleure répartition de l'alimentation et des soins de santé (et de la création éventuelle de l'État providence). Jared Diamond, l'auteur de Upheaval: How Nations Cope with Crisis and Change, partage cet avis, espérant que la crise du coronavirus nous obligera à faire face à quatre risques existentiels auxquels nous sommes collectivement confrontés : 1) les menaces nucléaires ; 2) le changement climatique ; 3) l'utilisation non durable des ressources essentielles comme les forêts, les produits de la mer, la couche arable et l'eau douce ; et 4) les conséquences des énormes différences de niveau de vie entre les peuples du monde : « Aussi étrange que cela puisse paraître, la résolution de la crise pandémique peut nous motiver à nous attaquer à ces problèmes plus importants que nous avions jusqu'à présent hésité à affronter. Si la pandémie nous prépare enfin à faire face à ces menaces existentielles, le nuage noir du virus pourrait laisser entrevoir une lueur d’espoir. Parmi les conséquences du virus, elle pourrait s'avérer être la plus importante, la plus durable - et représenter une bonne raison d’espérer. »[169]
Ces expressions d'espoir individuel sont soutenues par une multitude d'enquêtes concluant que nous souhaitons collectivement le changement. Elles vont d'un sondage au Royaume-Uni montrant qu'une majorité de personnes souhaitent modifier fondamentalement l'économie au fur et à mesure de sa reprise, alors qu'un quart d'entre elles souhaitent qu'elle redevienne comme avant[170], à des enquêtes internationales révélant qu'une grande majorité de citoyens du monde entier souhaitent que la reprise économique suite à la crise du coronavirus accorde la priorité au changement climatique[171] et soutienne une reprise verte.[172] Dans le monde entier, les mouvements réclamant un « avenir meilleur » et appelant à un passage à un système économique qui donne la priorité à notre bien-être collectif plutôt qu'à la simple croissance du PIB se multiplient.
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Nous sommes maintenant à la croisée des chemins. Une seule voie nous mènera vers un monde meilleur : plus inclusif, plus équitable et plus respectueux de Mère Nature. L'autre nous conduira dans un monde semblable à celui que nous venons de laisser derrière nous - mais en pire et constamment jalonné de mauvaises surprises. Nous devons donc faire les choses correctement. Les défis qui se profilent à l'horizon pourraient être plus conséquents que ce que nous avons choisi d'imaginer jusqu'à présent, mais notre aptitude à repartir de zéro pourrait également être meilleure que ce que nous avions osé espérer auparavant.

REMERCIEMENTS
Les auteurs tiennent à remercier Mary Anne Malleret pour sa précieuse contribution au manuscrit et pour avoir largement amélioré son style général, grâce à sa « plume », et Hilde Schwab, pour avoir tenu le rôle de lecteur critique. Ils souhaitent également remercier Camille Martin de Monthly Barometer pour son aide à la recherche, et Fabienne Stassen, qui a édité le livre avec diligence et le souci du détail, malgré des contraintes de temps évidentes.
Nous remercions également les nombreux collègues du Forum Économique Mondial qui ont apporté leurs conseils sur ce livre, et l’ont lu, revu, mis en page, conçu, publié et promu. Ils comprennent des collègues des bureaux de San Francisco, New York, Genève, Pékin et Tokyo, ainsi que des spécialistes de l'économie, de la société, de la technologie, de la santé publique et des politiques publiques. Nous remercions tout particulièrement Kelly Ommundsen et Peter Vanham du bureau du président du Forum Économique Mondial.
Enfin, les réactions des membres du Forum venus du monde entier et de personnes d'horizons très différents ont contribué à faire de ce livre ce qu'il est, espérons-le : à savoir un ouvrage opportun, équilibré et instructif sur le plus important défi de santé publique auquel le monde a fait face, et continue de le faire, en un siècle, et sur les moyens de le relever et d'en atténuer l'impact à l'avenir.
Klaus Schwab et Thierry Malleret
Genève, juillet 2020
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