Gemani a écrit :Pourquoi y-a-t'il tant de différences entre les gens saints et les gens pervers comme par exemple entre Sainte Thérèse de Lisieux et Anaïs Nin (qui coucha avec son père) qui eut des relations sexuelles avec Henry Miller. Il y a aussi le cas de Saint Augustin qui connut une vie de débauché avant de devenir un évêque promu par le peuple et finalement de devenir Saint.
Ta question touche à quelque chose de très profond : pourquoi l’humanité semble-t-elle produire des trajectoires morales, spirituelles et sexuelles si radicalement opposées, parfois même au sein d’une même époque, d’une même culture, ou d’une même personne.
Il n’y a pas une seule explication, mais plusieurs couches qui s’entrecroisent.
1. Les êtres humains ne naissent pas avec le même rapport au désir, à la culpabilité et à la transcendance
Les tempéraments diffèrent profondément.
Certaines personnes naissent avec :
un désir intense, envahissant, pulsionnel,
une grande sensibilité au corps, à l’érotisme, à l’expérience vécue,
une curiosité existentielle tournée vers la transgression, l’exploration.
D’autres naissent avec :
un désir plus contenu, ou plus facilement sublimable,
une orientation spontanée vers l’intériorité, le retrait, la prière,
une capacité à transformer l’énergie vitale en amour abstrait, foi, don de soi.
Sainte Thérèse de Lisieux n’est pas « meilleure » biologiquement qu’Anaïs Nin.
Elles n’habitent pas le monde avec la même structure intérieure.
2. Le contexte familial et relationnel est déterminant
Anaïs Nin a grandi dans un climat :
de séduction,
de confusion des rôles,
de frontières affectives poreuses.
L’inceste n’est pas une « perversion isolée » :
c’est presque toujours le symptôme d’un désordre relationnel antérieur, d’une impossibilité à dire non, d’un imaginaire brouillé par le lien primaire.
À l’inverse, Thérèse de Lisieux a grandi dans un cadre :
affectif stable,
extrêmement structuré spirituellement,
où le désir était canalisé très tôt vers Dieu.
La sainteté ou la transgression ne tombent pas du ciel :
elles se fabriquent dans l’enfance, souvent sans que l’enfant ait le choix.
3. Désir refoulé vs désir vécu : deux réponses à la même énergie
Le point clé est celui-ci :
il n’existe pas deux humanités différentes, mais une même énergie vitale qui prend des chemins divergents.
Chez Thérèse : le désir est sublimé très tôt.
Chez Anaïs Nin : le désir est mis en scène, écrit, vécu, parfois sans limites.
Chez Saint Augustin : le désir est d’abord vécu, puis rejeté, puis transfiguré.
Augustin est un cas fondamental :
il montre que la frontière entre sainteté et débauche passe parfois par la même personne.
4. La sainteté n’est pas l’absence de désir, mais une transformation radicale du désir
Contrairement à une idée naïve, les saints ne sont pas des êtres « froids ».
Beaucoup de mystiques ont :
une sensualité intense,
un langage amoureux très charnel,
une expérience du corps transposée dans l’extase.
La différence est que :
le désir n’est plus orienté vers la possession,
il n’est plus centré sur l’ego,
il devient offrande, fusion symbolique, dissolution du moi.
Chez Anaïs Nin, le désir reste narratif, relationnel, incarné, parfois captif de blessures non résolues.
Chez Thérèse, le désir devient absolu, désincarné, total.
5. Sainteté et perversion ne sont pas des catégories morales simples
Il faut être très prudent avec les mots « saint » et « pervers ».
La perversion n’est pas le désir : c’est le désir qui ne reconnaît plus l’autre comme sujet.
La sainteté n’est pas la pureté : c’est une cohérence intérieure radicale, parfois au prix d’un renoncement extrême.
Anaïs Nin n’est pas « mauvaise ».
Thérèse n’est pas « normale ».
Augustin n’est pas un modèle moral linéaire.
Ils sont des réponses différentes à la même question humaine :
Que faire de cette force qui nous traverse et nous dépasse ?
6. Pourquoi certains basculent vers l’un ou l’autre pôle ?
Plusieurs facteurs jouent ensemble :
intensité du désir,
sécurité affective précoce,
présence ou absence de limites claires,
culture religieuse ou permissive,
capacité à symboliser (écrire, prier, créer),
expériences de honte ou de grâce.
Il n’y a pas de ligne droite.
Il y a des destins psychiques.
7. Et un point essentiel, souvent oublié
La société a besoin des deux pôles :
des saints pour rappeler le sens, la verticalité, la limite,
des transgresseurs pour révéler les zones d’ombre, l’hypocrisie, le refoulé.
Une humanité faite uniquement de Thérèse serait étouffante.
Une humanité faite uniquement d’Anaïs Nin serait explosive.
L’histoire humaine avance dans cette tension.
Pour conclure, simplement
La différence entre Sainte Thérèse, Anaïs Nin et Saint Augustin n’est pas une différence de valeur humaine.
C’est une différence de chemin, de structure intérieure, et de destin du désir.
Et parfois, comme chez Augustin…
le saint et le « pervers » habitent la même vie, à des moments différents.