Anonymous

Les Brutus, Judas et autres "Illuminatis" sont ils au dehors ou en nous ?
Hors ligne Pascal
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Anonymous

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Le VM parlait des rebelles sans cause.
Ces rebelles ont trouvé une cause qui se rapproche de la cause mystique.
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ANONYMOUS de GABRIELLA COLEMAN
Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d'alerte

Traduit de l'anglais par Nicolas Calvé
© Lux Éditeur, 2016

Je dédie ce livre aux légions d'Anonymous
celles qui ont revêtu le masque hier
celles qui osent se tenir debout aujourd'hui
celles qui sans doute se soulèveront demain.

Avant-propos

« Vous avez désormais notre attention »

Le 29 juillet 2007, une entité disant s'appeler Anonymous (un nom alors inconnu de tous, sauf des internautes les mieux informés) poste une vidéo sur YouTube. Un homme sans tête apparaît sur un fond blanc, en costume. « Cher Fox News », commence une voix synthétique au timbre métallique. Peu de temps auparavant, la chaîne d'information a consacré tout un segment d'une émission à un groupe qu'elle a appelé « la machine de haine d'internet » (the Internet Hate Machine), une appellation que le collectif arborera ultérieurement comme titre d'honneur.
Or pour un groupe qui se repaît de tromperie et de malice, se contenter de tourner en dérision un tel exposé reviendrait à rater une occasion en or de se faire plaisir. Sur un ton solennel et peu rassurant, la voix grave poursuit ainsi son discours :
Le nom et la nature d'Anonymous ont été souillés comme une putain dans une ruelle, puis livrés au regard du public. Permettez-moi d'affirmer ceci sans détour : vous n'avez absolument pas compris qui nous sommes et ce que nous sommes. [...] Nous sommes tout le monde et nous ne sommes personne. [...] Nous sommes le visage du chaos et les annonciateurs du jugement. Nous rions devant la tragédie. Nous nous moquons de ceux qui souffrent. Nous ruinons la vie d'autrui pour la seule raison que nous en avons la capacité. [...] Un homme se défoule sur un chat, nous rions. Des centaines de personnes meurent dans un accident d'avion, nous rions. Nous sommes l'incarnation d'une humanité sans remords, sans empathie, sans morale.
Puis, la vidéo se termine : « Vous avez désormais... notre attention. »

En tout cas, ils ont certainement la mienne. Peu de temps après la diffusion de la vidéo, je me suis embarquée pour plusieurs années dans un projet de recherche sur le collectif, une tâche colossale que je viens tout juste d'achever (et que ce livre concrétise). La vidéo se voulait une satire du discours hyperbolique de Fox News, qui présentait les membres d'Anonymous comme les vecteurs par excellence des mauvais coups et de la calomnie sur internet, comme des « hackers dopés aux stéroïdes ». Et pourtant, l'atmosphère à glacer le sang qui s'en dégage ne pourrait mieux exprimer ce que les trolls ont de terrifiant. Au lieu de réfuter le portrait ridiculement tendancieux de Fox News, la vidéo le corrobore entièrement - mais seulement pour ceux qui ne voient pas la plaisanterie, bien sûr.

Ce double sens résume très bien l'humour noir dont Anonymous a fait sa spécialité (que ses membres appellent le lulz). Comme nous le verrons dans ces pages, le lulz, à la fois humour déviant et état quasi mystique, a évolué avec Anonymous depuis sa naissance. À ses débuts, le groupe ne semblait chercher qu'à semer la pagaille dans l'esprit du lulz. Cependant, peu après la diffusion de cette vidéo parodique et grandiloquente, on a commencé à voir des Anons au cœur de centaines d'actions politiques, ceux-ci devenant même parties prenantes de certaines des luttes les plus décisives de notre époque. En janvier 2011, en solidarité avec les insurgés de Tunisie, Anonymous a hacké les sites web du gouvernement tunisien ; quelques mois plus tard, des indignados espagnols ont projeté le masque emblématique de Guy Fawkes sur un immeuble de la Puerta del Sol ; aux États-Unis, des Anons ont été parmi les premiers à faire circuler les appels à occuper Wall Street.

C'est que le collectif, les années précédentes, s'était petit à petit affirmé comme force sociale et politique avec une série d'actions, dont certaines comptent parmi ses plus mémorables. En 2008, des membres qui souhaitaient renouveler la mission d'Anonymous ont pris à partie l'Église de Scientologie après que cette organisation controversée eut tenté d'empêcher la diffusion d'une vidéo virale de Tom Cruise. Élaborée dans l'esprit du lulz, l'opération a permis aux Anons de concrétiser leur pouvoir d'influer sur des luttes à l'échelle mondiale, tout en goûtant à l'euphorie de l'engagement. Deux ans plus tard, soit en décembre 2010, Anonymous a accédé à une notoriété encore plus grande avec l'opération Avenge Assange (venger Assange). À l'initiative d'AnonOps, un des nœuds les plus activistes et les plus prolifiques du collectif, des Anons se sont lancés dans l'action directe en déclenchant une campagne d'attaques informatiques par saturation (distributed denial-of-service, DDoS). La tactique, qui consiste à bloquer l'accès à des serveurs web en les submergeant de requêtes, visait des institutions financières qui refusaient de traiter les dons à WikiLeaks, dont PayPal et MasterCard. Anonymous est sorti plus fort de chacune de ces opérations.

Néanmoins, même si Anonymous s'est distancié de l'ingouvernable chaos de la nuisance pure pour s'engager dans le débat politique mondial, ses interventions militantes, qu'elles prennent la forme de manifestations de rue ou d'intrusions informatiques spectaculaires, suscitent invariablement la même question : les membres d'Anonymous sont-ils des dissidents qui défendent certains principes, ou une bande de gamins désœuvrés qui, shootés au lulz, glandent sur internet ?

Cette ambivalence est tout à fait compréhensible. Car au-delà de son combat fondateur pour le maintien de l'anonymat et la libre circulation de l'information, Anonymous ne défend ni philosophie ni programme politique cohérents. Bien que le collectif soit reconnu pour sa contestation dans l'univers numérique et ses actions directes, il n'a jamais affiché d'orientation claire. Parce qu'Anonymous trouve son origine dans l'univers parfois humoristique, souvent irrévérencieux et par moments très envahissant des trolls du web (dont la logique semble de prime abord peu propice au développement d'une culture militante et politique), il est frappant de constater que des activistes en viennent à s'en réclamer.

De trolls à désaxés de la scène militante

Aujourd'hui, le rayonnement du masque de Guy Fawkes et des idées qu'il a fini par symboliser, jusque chez les manifestants de la place Tahrir ou les parlementaires polonais opposés à l'Accord commercial anticontrefaçon (mieux connu sous son acronyme anglais ACTA, pour Anti-Counterfeiting Trade Agreement), peut paraître absurde à qui connaît les origines d'Anonymous. Avant 2008, le nom servait presque exclusivement à ce qu'un Anon a qualifié de « salopage sur internet » (Internet motherfuckery). Né dans les recoins du forum /b/ de 4chan (souvent considéré comme le « trou du cul du net »), Anonymous était synonyme de « troll » - terme désignant toute activité visant à salir la réputation d'individus ou d'organisations et à divulguer des données privées dans le but de nuire. Les trolls cherchent à contrarier les gens en diffusant des contenus sinistres ou répugnants, en semant la zizanie ou la pagaille. Ils peuvent martyriser leur proie en adoptant des identités, des croyances et des valeurs pour leur seul potentiel malfaisant, en saturant les forums de discussions de pourriels, en envoyant des centaines de pizzas, des taxis ou même une escouade tactique à la résidence visée. Quelle que soit la technique utilisée, les trolls se plaisent à dire qu'ils font ce qu'ils font pour le lulz, terme dérivé de loi désignant une forme d'humour grinçant, souvent malveillant.

Un des premiers raids (maintenant légendaire) des trolls d'Anonymous a visé une plateforme virtuelle appelée Habbo Hôtel, dont le slogan clame avec enthousiasme « Crée ton avatar, décore ton appart, chatte et fais-toi plein d'amis ». Conçu en Finlande, le site s'adresse aux pré-adolescents. Ceux-ci sont invités à se créer de mignons petits avatars à l'allure de Legos, qui peuvent socialiser dans l'hôtel et décorer leur chambre avec du « mobi ». Le 6 juillet 2006, des Anons se sont connectés en grand nombre, prenant tous l'apparence d'hommes noirs arborant afro et complet gris. En manœuvrant avec adresse, ils ont réussi à former des swastikas humains et des piquets de grève pour empêcher les membres ordinaires (surtout des enfants) d'accéder à la piscine de l'hôtel. Quiconque demandait les raisons qui motivaient ces gestes se voyait répondre par ces personnages à moustache que la piscine était fermée « pour cause de faillite et de sida ».

Quelques années après les premiers raids contre Habbo, et à peine six mois après qu'on eut qualifié leur collectif de « machine de haine d'internet », des Anons ont commencé à organiser des actions politiques au nom d'Anonymous en affichant certains de ses éléments iconographiques (en particulier des hommes sans tête vêtus de complets noirs). Cette étonnante métamorphose s'est produite lors de ce que beaucoup d'observateurs considèrent aujourd'hui comme une des opérations de provocation les plus mémorables d'Anonymous : la campagne contre l'Église de Scientologie. « De manière inédite, la communauté élargie des Anons s'est unie pour lancer un retentissant "Va te faire foutre !" à tout l'empire sectaire de la Scientologie », raconte un participant. Motivés par le lulz, par le désir de provoquer une avalanche de dégâts aussi hilarants que terribles, des milliers d'Anons sont montés à bord d'un troll train baptisé « Project Chanology » en vue de lancer des attaques par saturation, d'envoyer des pizzas et des prostituées (non payées) à des églises de la secte un peu partout en Amérique du Nord, d'y faxer des images de parties du corps nues et de les submerger de canulars téléphoniques, en particulier les lignes spéciales de la Dianétique, conçues pour donner des conseils aux fidèles à propos de « la première technologie de l'esprit qui fonctionne ».

On pouvait s'attendre à ce que, comme la plupart des raids précédents, ce retentissant « Va te faire foutre ! » finisse par s'essouffler au bout de quelques jours d'espiègleries aussi féroces que ludiques. C'était sans compter sur une vidéo qu'un petit groupe de participants avait créée pour le seul plaisir du lulz, mais dont la diffusion a suscité de vifs débats entre les membres d'Anonymous. Dans le clip, on « déclarait la guerre » à l'Église de Scientologie : « Pour le bien de vos fidèles, pour le bien de l'humanité - et pour notre plus grand plaisir. Nous allons vous expulser d'internet et procéder au démantèlement de l'Église de Scientologie sous sa forme actuelle . » Après les avoir poussés au débat, cette déclaration ironique finirait par propulser les Anons dans la rue : le 10 février 2008, plus de 7 000 personnes ont manifesté dans 127 villes contre l'Église de Scientologie, les violations des droits de la personne qu'elle commet et la censure qu'elle exerce.

C'est ainsi qu'Anonymous est passé du « salopage ultracoordonné sur internet » (comme l'expliquerait plus tard un Anon à mes étudiants) à la diffusion d'informations compromettantes sur l'Église de Scientologie. Les Anons ont également tissé des liens avec des contestataires plus âgés qui dénonçaient déjà les agissements de la secte. Aux trolls succédait un engagement sincère, comme si Anonymous avait quitté son sanctuaire numérique pour travailler à la création d'un monde meilleur. Au cours des deux années qui ont suivi, des membres ont mis sur pied des groupes politiques indépendants d'Anonymous, et de nombreux participants en sont venus à se considérer comme d'authentiques militants, mais avec une tournure d'esprit transgressive.


Bon nombre des interventions d'Anonymous, dont ces vidéos qui ont fini par devenir une véritable institution, sont parfaitement légales. Cependant, une partie des tactiques du collectif, notamment les attaques par saturation et le hacking, sont illégales : en toutes circonstances, elles sont considérées comme des infractions criminelles, du moins aux États-Unis. Par conséquent, les autorités ont tenté par divers moyens de ranger certaines de ces opérations dans la catégorie générique de « cyberguerre » et d'intenter des poursuites judiciaires contre les personnes qui les ont menées. Le 21 février 2012, le Wall Street Journal a mis au jour cette stratégie en rapportant que, au cours de réunions secrètes, le général Keith Alexander, alors directeur de la National Security Agency (NSA), avait fait part à de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche de sa crainte qu'Anonymous « puisse avoir la capacité, d'ici un an ou deux, de provoquer une panne de courant limitée en menant une Cyberattaque ».

En faisant son chemin dans les médias sociaux, l'article du Wall Street Journal a soulevé bien des questions. L'affirmation d'Alexander était-elle crédible ? En quoi consistait précisément cette « capacité » de provoquer une panne ? Si la menace était bien réelle, quelle serait la réponse adéquate ? On ne saura sans doute jamais si l'évaluation de la NSA reposait sur des renseignements fiables ou si elle visait simplement à jeter le discrédit sur Anonymous. Quoi qu'il en soit, le général Alexander est parvenu, au moins pour un temps, à dépeindre Anonymous comme un danger comparable aux djihadistes islamistes ou aux communistes d'autrefois.

En définitive, toutefois, le discours de la NSA s'est avéré peu convaincant. Malgré la grande diversité de ses tactiques - légales ou non, en ligne ou hors-ligne -, Anonymous n'a jamais appelé publiquement à commettre de tels attentats. Et rien n'indique que le collectif puisse aller jusqu'à l'envisager. Même dans leurs séances de chat les plus tumultueuses, ses membres n'ont jamais évoqué la possibilité de mettre des vies humaines en danger. Dans les reportages ultérieurs sur le sujet, des militants et des experts en sécurité ont d'ailleurs rejeté les allégations de la NSA en qualifiant ses propos d'« alarmistes ».

Même si Anonymous n'est pas du genre à recourir à une tactique comme celle-là, ses rapports avec le tribunal de l'opinion demeurent ambivalents. Ses méthodes sont parfois subversives, souvent vindicatives, généralement imprévisibles et habituellement peu respectueuses des convenances ou de la loi. Prenons l'exemple du doxing* : la divulgation de données privées (numéro de sécurité sociale, adresse du domicile, photos, etc.) se situe dans une zone grise, car une partie des informations diffusées se trouve déjà sur des sites accessibles au public.

Une opération particulière d'Anonymous peut chevaucher les trois catégories (légalité, illégalité, zone grise) et, si les Anons peuvent y ajouter du lulz, ils ne s'en priveront pas. L'opération BART d'août 2011 en offre un bon exemple. Les membres du collectif ont senti la nécessité d'agir lorsqu'ils ont appris que les autorités du Bay Area Rapid Transit (BART, le métro de San Francisco) envisageaient d'interrompre le service de téléphonie mobile sur les quais de certaines stations en vue d'empêcher la tenue d'une manifestation contre la brutalité policière. Cette dernière avait été convoquée par des militants locaux pour dénoncer le meurtre par balles d'un passager, Charles Hill. Révoltés par cette ingérence de la société de transport dans le débat démocratique, les Anons ont donc participé à l'organisation d'une série de rassemblements.

Quelques membres se sont aussi introduits dans le système informatique du métro en vue de recueillir et diffuser des données sur les clients pour attirer l'attention des médias. L'un d'eux est tombé sur une photo osée du porte-parole officiel du BART, Linton Johnson, à demi nu, sur son site personnel. Le cliché a été publié sur un site appelé Bartlulz, accompagné d'une justification pour le moins impudente : « If you are going to be a dick to the public, then I'm sure you dont mind showing your dick to the public. » (« Si tu fais le con [dick] avec le public, j'imagine que tu n'as pas peur de montrer ta bite [dîck] au public. ») Parfois fuyants et espiègles, parfois sérieux et inspirants, souvent tout cela à la fois (comme l'a démontré l'opération BART), ces mauvais plaisantins (tricksters) sont animés, encore aujourd'hui, par une volonté de raillerie, par le lulz.
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Hors ligne Paulin
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les Anons sont les Q Anons ?? @petithommelibre
Hors ligne Pascal
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Ce sont des mouvements différents, ci-dessous des réponses.

On remarque l'étrange coïncidence avec la phrase biblique :
1972 Les trois montagnes.txt (Doc n°40:Chap23) : CHAPITRE23 Jérusalem. :
- « Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, doux et monté sur un ânon (symbole du mental), et sur le petit d’une bête de somme ».

1985 La révolution de la dialectique.txt (Doc n°56:Chap0306) : CHAPITRE0306 Le Probisme. :
- L’homme n’est pas le mental. Le mental n’est qu’un des quatre corps du péché. Quand un homme s’identifie au mental, il va à l’abîme. Le mental n’est qu’un ânon (Q1ANON) sur lequel nous devons monter pour entrer dans la Jérusalem céleste, le Dimanche des Rameaux.

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Aux sources de QAnon, un collectif italien d’extrême gauche qui aurait malgré lui inspiré la théorie complotiste

Un roman, écrit par le collectif anticomplotiste Wu Ming, pourrait être la source des thèses conspirationnistes qui sont apparues dans l’Amérique de Donald Trump.

Depuis des mois, une simple lettre a pris d’assaut l’alphabet. C’est une majuscule toute bête, le Q, mais certains supporteurs acharnés de Donald Trump l’ont tellement brandie devant les caméras qu’elle a fini par occuper une place à part. Découpée dans du carton, imprimée sur des tee-shirts, des pancartes ou des bannières, elle s’est transformée en symbole des QAnon, ces conspirationnistes pour qui Trump doit délivrer le pays d’une secte sataniste et pédophile implantée au sommet de l’Etat.


Mais que cache donc ce Q suivi d’une abréviation renvoyant au mot « anonymous » ? Et si cette lettre, souvent enluminée aux couleurs du drapeau américain, renvoyait à une source européenne plutôt qu’aux Etats-Unis ?

C’est la thèse défendue par les Wu Ming, des écrivains italiens d’extrême gauche réunis sous un pseudonyme collectif. Pour eux, pas de doute : QAnon s’inspire directement de leur premier roman, Q, paru en 1999 en Italie aux éditions Einaudi.

Le grand spécialiste de cette histoire s’appelle Roberto Bui, alias Wu Ming 1. Il est l’auteur d’une enquête approfondie sur QAnon, à paraître en Italie le 18 mars chez Alegre sous le titre La Q di Qomplotto. Come le fantasie di complotto difendono il sistema (« Q comme Qomplot : comment le conspirationnisme défend le système »).

Mais en bon collectif les Wu Ming ne s’expriment pas individuellement sur les sujets qui les concernent tous. Ils se sont donc réunis dans la maison de l’un d’entre eux pour répondre à nos questions. C’est là, dans une rue calme de Bologne, qu’ils se retrouvent jusqu’à trois fois par semaine pour travailler leurs ouvrages. Les fenêtres donnent sur un petit jardin, il fait un froid glacial dans la pièce et l’ambiance est studieuse.

C’est qu’on ne rigole pas avec la discipline, chez les Wu Ming. En mandarin, ces deux caractères peuvent signifier à la fois « anonyme » et « cinq », soit le nombre qu’ils étaient lorsqu’ils ont adopté ce pseudonyme, en 2000. Depuis, l’un d’eux a renoncé à l’écriture, et un autre a été banni pour non-observance de la règle commune. Si chacun peut écrire sous son propre nom, « ce que nous faisons en tant que Wu Ming doit entrer dans le discours et la poétique collective », annonce Federico Guglielmi, le numéro 4 et benjamin de la bande.

Le personnage mystère du forum
Ils n’étaient encore que quatre lorsqu’ils ont rédigé Q, traduit en français sous le titre L’Œil de Carafa (Seuil, 2001).
Dans ce gros roman publié en copyleft (autrement dit libre de droits de reproduction), les écrivains bolognais mettent en scène des personnages évoluant durant la deuxième moitié du XVIe siècle, au moment où des révoltes anabaptistes ébranlent une partie de l’Europe du Nord.

Dans le roman, ces chrétiens qui contestent le pouvoir pontifical ont un ennemi mortel : Q, l’émissaire du cardinal Giovanni Pietro Carafa, contrôleur général de l’Inquisition. Non seulement cet homme s’infiltre dans les rangs des dissidents pour les espionner, envoyant à son maître des comptes rendus signés de son initiale, mais il s’acharne à ruiner les plans de ses adversaires afin de faire triompher la Contre-Réforme.

Le parallèle avec la trame narrative utilisée par QAnon est frappant. En octobre 2017, quelques mois après l’arrivée de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, un mystérieux personnage se met à livrer des informations abracadabrantes sur le forum de discussion américain 4chan. Dissimulé derrière l’initiale Q, il se fait passer pour un haut fonctionnaire de la Maison Blanche qui dénonce les turpitudes de « l’Etat profond ». Une taupe, en quelque sorte, dont les élucubrations de plus en plus folles rencontrent vite un succès considérable, sans que son ou ses auteurs soient formellement identifiés. Il pourrait s’agir de Ron Watkins et de son fils Jim, administrateurs de 4chan, mais les deux hommes ont toujours nié.

Les années passant, la rhétorique se précise. Aux Etats-Unis, QAnon évoque sans cesse la « tempête » finale censée emporter les méchants après la victoire de Trump. Exactement comme le « Q » des Wu Ming, qui « parle d’une grande bataille secrète qui mettra fin au conflit », explique Roberto Bui.

Autre rapprochement troublant : récemment, la ou les voix embusquées derrière QAnon ont mentionné Qohelet, ce livre de l’Ancien Testament, aussi connu sous le nom de « livre de l’Ecclésiaste », dont les Wu Ming se sont inspirés pour leur propre Q. Et que signifie qohelet en hébreu ? « Celui qui s’adresse à la foule », donc celui qui anime et contrôle le discours.


Canulars géants
Si les Wu Ming ont choisi cette référence, c’est justement à cause de leur passion pour tout ce qui touche à la narration. La leur, bien sûr, mais aussi la critique du discours dominant, de ses conditions de production et de sa réception. Ces questions constituent d’ailleurs le point de départ du travail de ces « révolutionnaires » (le mot leur semble adapté), qui ne cachent pas leur identité, mais refusent de montrer leur visage à la télévision ou dans la presse.

En plus de leurs travaux d’écriture, ils gèrent « Giap » (du nom du général vietnamien), un blog très actif et respecté pour le sérieux de ses contributions, ainsi qu’une fondation regroupant « une libre fédération de collectifs, groupes d’enquête, laboratoires et projets artistiques, culturels et politiques ».

Lire la chronique d’Alain Frachon : « D’Abraham Lincoln, premier président du Parti républicain moderne, à QAnon… Que s’est-il passé ? »
Historiens de formation, ces auteurs âgés de 45 à 50 ans sont le produit d’une cité bouillonnante, cette Bologne que l’on dit « rouge » – et pas seulement à cause de la couleur de ses murs. « Nous n’aurions pas pu naître ailleurs que dans cette ville universitaire et contestataire, forte d’une tradition ouvrière et antifasciste », observe Roberto Bui.

Avant même de se lancer dans l’écriture de romans (ils en ont six en commun, en plus de tous ceux qu’ils ont signés individuellement), les membres du collectif étaient immergés dans une forme active de contre-culture passant, notamment, par le Luther Blissett Project (LBP). Durant les années 1990, des centaines d’artistes et d’activistes du monde entier se sont réclamés de ce nom emprunté à un footballeur anglais pour intervenir sur la scène publique et faire émerger des idéaux de gauche. C’est d’ailleurs sous ce pseudonyme qu’est paru Q, en 1999.

Ici, la question du parallèle entre QAnon et Wu Ming prend une profondeur vertigineuse. Car si QAnon s’est bien inspiré du roman Q, il s’est peut-être aussi nourri de tout ce mouvement contestataire auquel les écrivains italiens ont largement participé. A commencer par l’une des idées directrices du LBP : le discours dominant, notamment celui des médias, étant tout sauf fiable, il faut faire émerger la vérité cachée.

Pour mettre en évidence cette « désinformation », le LBP n’hésitait pas à monter des canulars géants, qui duraient parfois des mois. L’un d’eux, notamment, est allé très loin, passionnant la presse locale et ses lecteurs pour une histoire échevelée de secte sataniste soi-disant implantée à Viterbe, près de Rome.

Très vite, les futurs Wu Ming décident à leur tour de jouer sur la panique provoquée par cette phobie du diable et des ogres, mais à Bologne cette fois. Leur action part d’un fait divers qui fait la « une » des journaux : à l’automne 1995, une jeune fille de 16 ans accuse un certain Marco Dimitri de l’avoir violée au cours d’une cérémonie satanique. S’ensuit un procès retentissant, au cours duquel l’un des témoins-clés n’est autre qu’un enfant de 2 ans. Au tribunal, on palabre longuement autour d’un gribouillage dudit bambin, montrant ce qui est alors interprété comme un sacrifice humain. L’affaire ne traîne pas : Dimitri est bientôt condamné puis emprisonné. « A l’époque, il régnait un climat d’hystérie, qui conduisait à des incarcérations abusives, affirme Giovanni Cattabriga (alias Wu Ming 2) en caressant le petit chien posé sur ses genoux. Après avoir mené une contre-enquête, nous nous sommes rendu compte qu’il n’était pas coupable. Nous avons alors décidé de lancer un canular, pour essayer de renverser le climat médiatique. »

« Ça a créé un monstre »
Leur victime est un journal local à fort tirage, Il resto del carlino. Sous couvert d’un « comité de sauvegarde de la morale » complètement bidon, les conspirateurs font parvenir une clé à la rédaction. Allez donc ouvrir telle consigne de la gare de Bologna Centrale, suggèrent-ils, vous y trouverez un échantillon de restes humains provenant de rituels satanistes. Les ossements sortent tout droit des placards de la faculté de médecine – « Ils avaient au moins quatre-vingt-dix ans », s’amuse encore Roberto Bui –, mais le piège fonctionne à merveille : la pseudo-découverte se transforme aussitôt en gros titres dans le Carlino.

De proche en proche, la défense finira par démontrer que le fameux dessin d’enfant était l’œuvre d’une amie de la famille, le procès sera finalement révisé, et Dimitri libéré avec des indemnités. Mort le 12 février dernier, à la veille de ses 58 ans, il aura tout de même passé onze mois en prison.

Les auteurs du canular, eux, n’ont pas tardé à dévoiler le pot aux roses, en soulignant à quel point ce procès était biaisé. Le but de leur farce était « ludique, politique, artistique », détaille Roberto Bui. « Une sorte de cure homéopathique contre la maladie dont souffrait le système d’information », ajoute Giovanni Cattabriga.

A l’époque, leur canular avait contribué à faire changer de regard sur l’affaire, disent-ils, ce qui n’est pas rien. « Nous avons fait avancer la vérité en racontant un mensonge », observe Giovanni Cattabriga. Mais aujourd’hui ce type d’opération ressemble de manière troublante à ce qu’on appelle maintenant les « fake news ». Au point qu’il est légitime de se demander si leur histoire n’est pas celle de l’arroseur arrosé.

La question les fait bondir. Ils savent, bien sûr, que leur roman a pu être lu bien au-delà des frontières italiennes : le livre a eu un énorme succès dans plusieurs pays, confirme Paolo Repetti, leur éditeur chez Einaudi. Mais de là à les tenir pour responsables… « C’est comme si les Beatles étaient accusés des crimes de Charles Manson, qui dit s’être inspiré d’une de leurs chansons », se défendent-ils.

Reste l’hypothèse que QAnon pourrait être né d’une blague ayant mal tourné. Ou d’une manipulation qui aurait trop bien tourné. QAnon a visiblement recyclé le « matériel » de la psychose sataniste et pédophile des années 1990. Dans tous les cas, « ça a créé un monstre », conclut Roberto Bui. « La différence, c’est la technologie : les “fake news” voyagent à la vitesse de la lumière, ajoute Federico Guglielmi. QAnon est immédiatement devenu un désastre. »

Le climat, aussi, a profondément changé, comme le souligne Roberto Bui. « On ne peut plus se livrer à des détournements dans une époque où tout est déjà post-ironique. Le canular ne marche plus, il est instantanément désamorcé, tout est récupéré par avance. »

Comment faire face à ce vortex, qui finit par démagnétiser l’idée même de vérité ? D’abord en identifiant « le besoin que nous avons tous de comprendre le monde à travers des histoires », souligne Giovanni Cattabriga. Ensuite, selon Roberto Bui, en acceptant que « toute fantasmagorie part d’un noyau de vérité avant de le pervertir. Dans ce cas, il s’agit de la lutte des classes, des inégalités grandissantes, et de la distance entre le peuple et les gouvernements ». Selon lui, le conspirationnisme serait donc une forme d’anticapitalisme dévoyé, contre lequel il faudrait raconter une autre histoire. Mais vraie, celle-là. Sans se laisser accabler par la fameuse phrase du livre de l’Ecclésiaste, selon laquelle « Vanité des vanités, tout est vanité ».

Par Raphaëlle Rérolle (Bologne (Italie, envoyée spéciale)
Publié le 19 février 2021 à 01h01
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Modifié en dernier par Pascal le 18 mai 2021, 12:43, modifié 1 fois.

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