(Dans cette suite des "Incidents de la vie du comte de Saint-Germain", le mystérieux comte continue d’alerter la famille royale française des dangers imminents. Présenté comme un ami fidèle et un prophète, Saint-Germain tente de mettre en garde le roi et la reine contre les mauvaises influences de conseillers comme M. de Maurepas, et contre la menace croissante d'une révolution. Cependant, ses avertissements sont ignorés, et la cour reste aveuglée par les plaisirs et la frivolité, incapable de saisir la gravité de la situation.
Mme d’Adhémar rapporte des moments marquants avec la reine Marie-Antoinette, qui commence à se rendre compte des avertissements de Saint-Germain, mais trop tard pour empêcher la catastrophe. Lorsqu'elle reçoit des messages prophétiques en vers, qui prédisent la chute de la monarchie et les horreurs de la Révolution, la reine commence à douter, mais ne parvient pas à agir efficacement.
Au fil des événements, la situation devient critique. Le comte de Saint-Germain continue de prévenir Marie-Antoinette des dangers, notamment en conseillant aux proches de la reine, comme la duchesse de Polignac, de quitter la France pour éviter la proscription. À l’aube de la Révolution, il envoie une dernière lettre prophétique annonçant la fin imminente de la monarchie et conseille à Mme d'Adhémar de se protéger des tumultes à venir.
Saint-Germain apparaît ainsi comme une figure omnisciente, perçue à la fois comme un prophète et un protecteur occulte, dont les mises en garde se réalisent tragiquement lors de la Révolution).
INCIDENTS DE LA VIE DU COMTE DE SAINT-GERMAIN (Suite).
II
M. de Saint-Germain, nous le voyons, essaya de prévenir la famille Royale des dangers qui la menaçaient. Il fut le mystérieux donneur d'avis dont on a si souvent parlé, et veillait évidemment sur la malheureuse jeune reine depuis son entrée en France. Il chercha à faire comprendre au Roi et à la Reine que M. de Maurepas et leurs autres conseillers ruinaient la France. Ami de la Royauté, l'abbé Barruel ne l'en accusa pas moins de mener la Révolution. Mais « le temps dévoile toute chose », l'accusateur est oublié, et l'accusé a pris rang d'ami fidèle et de vrai prophète. Ecoutons maintenant Mme d'Adhémar.
« L'avenir s'assombrissait ; nous touchions à la catastrophe terrible qui allait bouleverser la France ; l'abîme était sous nos pas et nous détournions la tête ; frappés d'un fatal aveuglement nous courions de fête en fête, de plaisirs en plaisirs, c'était comme une sorte de démence qui nous poussait gaiement à notre perte...
« Hélas ! comment conjurer la tempête quand on ne la prévoit pas ? »
« Pourtant, de loin en loin, des esprits chagrins ou observateurs tentaient de nous arracher à cette sécurité funeste. J'ai déjà dit que le comte de Saint-Germain avait cherché à dessiller les yeux de LL. MM. en leur faisant entrevoir l'approche du péril ; mais M. de Maurepas, ne voulant pas que le salut du royaume vint d'un autre que de lui, évinça le thaumaturge et il ne reparaissait plus. »
Ceci se passait en 1788, la catastrophe finale n'arriva qu'en 1793, mais les attaques dirigées contre le Roi et le Trône devenaient plus virulentes d'année en année, grâce au fatal aveuglement signalé par notre auteur. La frivolité de la cour marchait de pair avec la haine de ses ennemis et la malheureuse Reine s'efforçait mais en vain de comprendre l'état des affaires. Mme d'Adhémar nous dit à ce propos :
« Je ne peux résister à copier ici, pour donner une idée de ces tristes débats, une lettre écrite par M. de Sallier, conseiller au parlement à la chambre des requêtes, et adressée à l'un de ses amis, membre du parlement de Toulouse… Cette relation fut répandue et lue avec avidité, nombre de copies en circulèrent dans Paris. Avant que l'original parvint à Toulouse, on en parla chez la duchesse de Polignac. La reine s'adressant à moi, me demanda si je l'avais lue et me pria de la lui procurer ; cette demande me jeta dans un embarras réel ; je souhaitais obéir à Sa Majesté et en même temps je craignais de déplaire au ministre dirigeant ; cependant mon attachement pour la reine l'emporta.
Marie-Antoinette lut devant moi cette pièce et alors soupirant :
— « Ah ! Madame d'Adhémar, dit-elle, que toutes ces attaques à l'autorité du Roi me sont cruelles ! nous marchons sur un terrain qui tremble; je commence à croire que votre comte de Saint-Germain avait raison, nous eûmes tort de ne pas l'écouter, mais M. de Maurepas nous imposait une dictature adroite et despotique. Où va-t-on ?
« La reine me fit appeler ; j'accourus à son ordre sacré. Elle tenait à la main une lettre.
— Madame d'Adhémar, dit-elle, voici encore une missive de mon inconnu ! N'avez-vous pas entendu parler de nouveau du comte de Saint-Germain ?
— Non, répondis-je ; je ne l'ai pas vu et rien de sa part ne m'est arrivé.
— Cette fois, ajouta la Reine, l'oracle a pris le langage qui lui convient, l'épître est en vers ; ils peuvent être mauvais, mais ils sont peu réjouissants. Vous les lirez à votre loisir, car j'ai promis une audience à l'abbé de Ballivières. Je voudrais que mes amis vécussent en bonne intelligence.
— D'autant, osai-je ajouter, que leurs ennemis triomphent de leurs querelles.
— L'inconnu dit comme vous ; mais qui a tort ou raison ?
On vint informer Marie-Antoinette que l'abbé de Ballivières était rendu à ses ordres. Je passai dans les petits cabinets où, ayant demandé du papier, des plumes et de l'encre à Mme Campan, je copiai la pièce suivante, obscure alors, et qui, depuis, est devenue trop claire :
« Les temps vont arriver où la France imprudente,
Parvenue aux malheurs qu’elle eût pu s'éviter
Rappellera l'enfer tel que l’a peint le Dante,
Reine, ce jour est proche, il n'en faut plus douter.
Une hydre lâche et vile, en ses orbes immenses
Enlèvera le trône, et l'autel, et Thémis.
Au lieu du sens commun, d'incroyables démences
Règneront. Aux méchants, lors tout sera permis,
Oui, l'on verra tomber sceptre, encensoir, balance,
Les tours, les écussons, et jusqu'aux blancs drapeaux.
Ce sera désormais dol, meurtre, violence,
Que nous retrouverons au lieu d'un doux repos.
De longs fleuves de sang coulent dans chaque ville,
Je n'entends que sanglots, je ne vois que proscrits,
Partout gronde en fureur la discorde civile,
Et partout la vertu fuit en poussant des cris,
Du sein d'une assemblée un vœu de mort s'élève.
Grand Dieu ! qui va répondre à des juges-bourreaux !
Sur quels augustes fronts vois-je tomber le glaive !
Quels monstres sont traités à l'égal des héros !
Oppresseurs, opprimés, vainqueurs, vaincus... l’orage
Vous atteint tour à tour dans ce commun naufrage.
Que de crimes, de maux, et d'affreux attentats
Menacent les sujets, comme les potentats !
Plus d'un usurpateur en triomphe commande,
Plus d'un cœur entraîné s'humilie et s'amende
Enfin, fermant l'abîme, et né d'un noir tombeau
Grandit un jeune lis plus heureux et plus beau. »
Ces vers prophétiques écrits d'une plume qui nous était déjà connue, mitonnèrent. Je me creusai la tête pour en deviner le sens ; car le moyen de croire que c'était à leur expression la plus simple à laquelle il fallait s'attacher ?
Comment s'imaginer, par exemple, que ce serait le Roi et la Reine qui périraient de mort violente, et à la suite de jugements iniques ? Nous ne pouvions, en 1788, avoir tant de perspicacité ; c'était une chose impossible.
Lorsque je revins auprès de la Reine et que nul indiscret ne put entendre :
— Que vous semble de ces menaces rimées ?
— Elles sont effrayantes ! Mais qui regardent-elles ? Cela ne peut toucher Votre Majesté ? On annonce des choses incroyables, des folies ; que sais-je ? Si tout cela se réalise, ce sera l'affaire de nos arrière-neveux.
— Plût au ciel que vous disiez vrai, madame d'Adhémar, répartit la reine ; cependant ce sont des rencontres étranges. Quel est ce personnage qui s'intéresse à moi depuis tant d'années sans se faire connaître, sans demander aucune récompense, et qui, pourtant, m'a dit toujours vrai ? Il m'annonce maintenant le renversement de tout ce qui existe, et s'il fait luire l'espérance, c'est dans un lointain où je ne parviendrai peut-être pas.
Je tâchai de consoler la Reine ; surtout je lui dis qu'elle devait contraindre ses amis à bien vivre ensemble, et surtout à ne pas révéler au dehors les querelles du dedans. Marie-Antoinette me répondit ces paroles mémorables : Vous vous imaginez que j'ai du crédit ou du pouvoir dans notre salon ; vous vous trompez. J'ai eu le malheur de croire qu'il était permis à une Reine d'avoir des amis. Il en résulte que tous prétendent me gouverner ou m'employer à leur avantage personnel. Je suis le centre d'une foule d'intrigues auxquelles j'ai de la peine à me soustraire. Chacun se plaint de mon ingratitude. Ce n'est pas là le rôle d'une reine de France. Il y a un très beau vers que je m'applique en y faisant une variante :
« Les rois sont condamnés à la magnificence.
« Je dirais avec plus de raison :
« Les rois sont condamnés à s'ennuyer tout seuls.
« Ainsi je ferais si j'avais à recommencer ma carrière. »
Passant sur les événements où il n'est pas question du comte de Saint-Germain, nous arrivons à la proscription des Royalistes de 1789. L'infortunée Reine reçut encore une fois un avis de son conseiller inconnu, qui frappa, hélas ! des oreilles incapables de comprendre. Apprenant ce qui se tramait contre les Polignac, Marie- Antoinette envoya prévenir la duchesse de sa chute prochaine. Reprenons ici le journal de Mme d'Adhémar.
«.... Je me levai, et manifestant le chagrin que me causait cette commission, je m'en allai vers Mme de Polignac. J'aurais voulu qu'elle fut seule ; j'y rencontrai le duc son mari, sa belle-sœur, le comte de Vaudreuil, M. l'abbé de Ballivières. A l'air solennel que je mis à me présenter, au gonflement de mes yeux, encore humides des pleurs mêlés à ceux de la reine, on se douta que je venais pour une triste cause ; la duchesse me tendit la main.
— « Qu'avez-vous à m'annoncer ? me dit-elle ; je suis préparée à tous les malheurs.
— « Non pas, dis-je, à celui qui va fondre sur vous hélas ! ma douce amie, acceptez-le avec résignation et courage...
« Les mots expirèrent sur mes lèvres, et la comtesse reprenant la parole :
— « Vous faites mourir mille fois ma sœur par vos réticences ; eh bien, Madame, de quoi s'agit-il ?
— « Oui, dit la duchesse, puisqu'il faut que je le sache.
— « La Reine, dis-je, veut que pour éviter la proscription qui vous menace, vous et les vôtres, vous alliez pour quelques mois à Vienne.
— « La Reine me chasse, et vous me l'annoncez ! s'écria la duchesse en se levant.
— « Injuste amie, repris-je, laissez-moi vous dire tout ce qu'il me reste à vous communiquer.
« Alors je poursuivis, et répétai mot pour mot ce que Marie-Antoinette m'avait chargée de rapporter.
Ce furent d'autres larmes, d'autres cris, d'autres désespoirs, je ne savais à qui entendre ; M. de Vaudreuil ne montra pas plus de fermeté que les Polignac.
— « Hélas, dit la duchesse, obéir est mon devoir, je partirai sans doute, puisque la Reine le veut, mais ne me permettra-t-elle pas de lui renouveler de vive voix ma gratitude pour ses bontés sans nombre.
— « Jamais, dis-je, elle n'a pensé que vous partiriez avant qu'elle vous ait consolée ; allez donc dans sa chambre, son accueil vous dédommagera de cette défaveur apparente.
« La duchesse me pria de l'accompagner, j'y consentis ; mon cœur se brisa à la triste entrevue de ces femmes qui se chérissaient si ardemment...
« Dans ce moment on remit à la Reine une lettre cachetée bizarrement ; elle y jeta les yeux, frémit, me regarda et dit :
— « C'est de notre inconnu.
— « En effet, dis-je, il me semblait étrange que, dans des circonstances pareilles à celles-ci, il se tint tranquille ; au reste, ce n'est pas faute de m'avoir prévenue.
« Mme de Polignac, par sa contenance, semblait avide de connaître ce qui m'était si familier. Un signe que je fis en instruisit la Reine. S. M. alors se mit à dire :
— « Dès mon arrivée en France, et à chaque événement important auquel mes intérêts sont mêlés, un mystérieux protecteur m'a dévoilé ce que j'avais à craindre. Je vous en ai dit quelque chose, et, aujourd'hui je ne doute pas qu'il ne me conseille ce que je dois faire. Tenez, madame d'Adhémar, me dit-elle, lisez cette lettre ; vos yeux sont moins fatigués que ceux de Mme de Polignac et les miens.
« Hélas, la Reine voulait parler des larmes qu'elle ne cessait de répandre. Je pris le papier, et en ayant ouvert l'enveloppe je lus ce qui suit :
Madame,
« J’ai été Cassandre ; mes paroles ont frappé en vain vos oreilles et vous êtes arrivée à ces temps que je vous avais annoncés. Il ne s'agit plus de louvoyer, mais d'opposer l'énergie à la tempête qui gronde : il faut, pour cela, et afin d'augmenter votre force, vous isoler des personnes que vous aimez le plus, afin d'enlever tout prétexte aux rebelles. D'ailleurs ces personnes courent danger de vie ; tous les Polignac et leurs amis sont voués à la mort et signalés aux assassins qui viennent d'égorger les officiers de la Bastille et M. le prévôt des marchands, M. le comte d'Artois, périra ; on a soif de son sang, qu'il y fasse attention. Je me hâte de vous dire ceci, plus tard je vous en communiquerai davantage. »
« Nous étions dans la stupeur où plonge nécessairement une pareille menace lorsqu'on nous annonça M. le comte d'Artois. Nous tressaillîmes tous ; lui-même était anéanti. On le questionna et lui, ne pouvant se taire, nous dit que le duc de Liancourt venait de lui apprendre ainsi qu'au Roi que les hommes de la Révolution, pour la consolider, en voulaient à sa vie (celle du comte d'Artois) et à celle de la duchesse de Polignac, du duc, de MM. Vaudreuil, de Vermont, de Guiche, des ducs de Broglie, de la Vauguyon, de Castries, baron de Breteuil, MM. de Villedeuil, d'Amecourt, des Polastrons, en un mot une proscription réelle...
En rentrant chez moi, on me remit un billet ainsi conçu :
« Tout est perdu, madame la comtesse, ce soleil est le dernier qui se couchera sur la monarchie, demain elle n'existera plus ; il y a aura un autre chaos, une anarchie sans égale. Vous savez tout ce que j'ai tenté pour imprimer aux affaires une marche différente, on m'a dédaigné, aujourd'hui il est trop tard. J'ai voulu voir l'ouvrage qu'a préparé le démon Cagliostro, il est infernal ; tenez-vous à l'écart, je veillerai sur vous ; soyez prudente et vous existerez après que la tempête aura tout abattu. Je résiste au désir que j'ai de vous voir, que nous dirions-nous ! vous me demanderiez l'impossible ; je ne peux rien pour le Roi, rien pour la Reine, rien pour la famille royale, rien même pour M. le duc d'Orléans qui triomphera demain, et qui, tout d'une course, traversera le Capitole pour trébucher du haut de la roche tarpéienne. Cependant, si vous teniez beaucoup à vous rencontrer avec un vieil ami, allez à la messe de huit heures, aux Récollets, et entrez dans la seconde chapelle, à main droite.
« J'ai l'honneur d'être...
« Comte de Saint-Germain. »
Isabel Cooper Oakley.